Mener en France la politique économique qui serait nécessaire est et restera impossible
Il y a un assez grand consensus parmi les économistes quant à la politique économique qu’il serait nécessaire de mener en France. Le premier objectif de cette politique économique serait de réindustrialiser la France (le poids de l’emploi manufacturier dans l’emploi total est descendu à 9 %), en investissant massivement dans les industries pour lesquelles la France pourrait avoir un avantage comparatif (aéronautique, bateaux, matériel militaire, nucléaire) et dans les industries stratégiques qui sont nécessaires à la souveraineté (batteries électriques, production et raffinage de terres rares, médicaments, microprocesseurs, ordinateurs quantiques).
La réalisation de ce premier objectif impliquerait que le taux d’investissement des sociétés non financières passe de 11 % à 14 % du produit intérieur brut. De plus, compte tenu de l’avantage en termes de coûts de production dont bénéficient les produits chinois et des progrès massifs technologiques de la Chine, ce premier objectif requiert certainement un degré de protection contre la concurrence chinoise, sous forme de droits de douane touchant tous les produits importés de Chine (ou exportés de Chine vers d’autres pays d’Asie et réexportés vers l’Europe).
«Il faut comprendre que l’économie française doit être reconstruite, pratiquement comme après la Seconde Guerre mondiale.»
Le deuxième objectif serait de devenir indépendants des Etats-Unis en ce qui concerne les services numériques (moteurs de recherche, réseaux sociaux, cloud, intelligence artificielle), ce qui implique de soutenir la constitution de grandes entreprises françaises ou européennes dans ces services et de faciliter leur financement. L’avantage des Etats-Unis sur l’Europe, en termes de financement des innovations, résulte de multiples facteurs : faible taille du venture capital européen (25 milliards d’euros de levées de fonds en 2025 contre 66 milliards de dollars aux Etats-Unis) avec des levées de fonds en 2025 faibles par rapport au passé, faible taille du marché des actions européennes (la capitalisation boursière de l’Union européenne est de 65 % du PIB de l’UE, celle des Etats-Unis de 177 % du PIB des Etats-Unis), saupoudrage du financement public à la recherche en Europe sur de trop nombreux projets. De plus, les marchés financiers européens n’ont pas de régulateur unique mais une multitude de régulateurs nationaux.
Le troisième objectif de la politique économique qui devrait être menée en France serait d’améliorer la qualité du système éducatif et, en conséquence, d’améliorer progressivement la compétence de la population active. Le score PISA de la France est très bas dans toutes les matières, considérablement inférieur à celui du Japon, du Canada, de la Finlande ou du Royaume-Uni. L’enquête TIMMS montre le niveau très faible dans les matières scientifiques des jeunes français. Seulement 3 % d’entre eux ont un niveau élevé en mathématiques et en sciences, contre 10 % pour l’ensemble des pays et plus de 40 % au Japon ou à Singapour. Si le niveau scientifique des jeunes français reste aussi faible, il sera impossible de réindustrialiser la France ou d’y développer des industries numériques.
On voit donc le contenu du programme idéal de politique économique en France. Malheureusement, on ne voit pas apparaître une volonté de mise en place de ce type de programme, au contraire. Le contexte politique (absence de majorité au Parlement, perspective d’arrivée en 2027 d’une majorité présidentielle populiste) rend très improbable l’application d’un programme qui redresserait l’investissement, la qualité du système éducatif et l’autonomie stratégique, particulièrement dans le numérique. On a vu à l’occasion du vote du budget pour 2026 les orientations de politique économique qui peuvent rassembler une majorité de députés : la priorité reste de soutenir les revenus des ménages et la consommation, pas de soutenir l’investissement. Il faut pourtant comprendre que l’économie française doit être reconstruite, pratiquement comme après la Seconde Guerre mondiale : il faut rebâtir l’industrie et construire des services numériques. La priorité devrait donc être d’épargner davantage pour financer une hausse des investissements, pas de consommer davantage. Mais, malheureusement, ce message n’est passé, ni chez les hommes politiques ni dans l’opinion : toutes les mesures de politique économique sont encore évaluées en fonction de leur effet sur le pouvoir d’achat et sur la consommation, alors qu’il faudrait évaluer leurs effets sur le dynamisme de l’appareil productif, sortir de la logique de demande pour aller vers une logique d’offre. Par ailleurs, aucune mesure concrète visant à redresser la qualité du système éducatif (meilleure formation des enseignants, réforme des techniques d’éducation) n’a été mise en place.
Quelles sont les conséquences probables, et probablement durables parce qu’on ne voit pas un changement de stratégie découler de l’élection présidentielle de 2027, de cette priorité donnée au soutien de la demande ?
D’abord, la croissance va rester faible. Le sous-investissement empêche un redressement durable de la productivité, au-delà de l’effet à court terme de la réduction des aides à l’apprentissage et de la disparition des entreprises « zombies » en difficulté. Le fait que la consommation soit privilégiée au détriment de l’investissement réduit la probabilité que la productivité du travail se redresse. La population en âge de travailler augmente peu (et ce n’est que grâce à l’immigration) ; enfin, le gel de la réforme des retraites et la mauvaise qualité persistante du système éducatif ont entraîné l’arrêt de la hausse des taux d’emplois au troisième trimestre 2025. Si la productivité ne croît pas à moyen terme, si la population en âge de travailler augmente peu et si le taux d’emploi stagne, la croissance restera faible à moyen terme.
Ensuite, le pays va s’appauvrir, avec l’absence de réindustrialisation, la croissance lente des services numériques, par rapport à des pays qui ont fait un effort de modernisation et d’investissement (en Europe, la Pologne et le Danemark, par exemple). La stratégie de soutien de la consommation et du pouvoir d’achat de toutes les catégories sociales au détriment de l’investissement (matériel, immatériel, en éducation) condamne inexorablement la France au déclin.
Patrick Artus est Chef économiste de Natixis depuis mai 2013. Polytechnicien, diplômé de l’Ensae, et de l’IEP Paris, Patrick Artus intègre l’Insee en 1975, où il participe notamment à des travaux de prévision et de modélisation, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le département d’économie de l’OCDE. En 1982, il devient directeur des études à l’Ensae puis il est nommé, trois ans plus tard, conseiller scientifique au sein de la direction générale des études de la Banque de France. En 1988, il intègre la Caisse des dépôts et consignations, où il exerce successivement en tant que chef du service des études économiques et financières puis responsable de la gestion actif-passif. En 1993, il est nommé directeur des études économiques, responsable de la recherche de marché chez CDC-Ixis. Devenu en 1998 directeur de la recherche et des études de Natixis, il est promu chef économiste en mai 2013. Depuis septembre 2024, il est conseiller économique d'Ossiam. Il est également membre du Cercle des Economistes.
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