Kevin Warsh prépare un changement de stratégie de la FED
Kevin Warsh n’a pas monté ses taux le 23 juillet, il pense peut-être continuer le 19 septembre. Les taux à court terme de la Banque centrale américaine restent à 3,25 %-3,75 % comme le 17 juin, face à une inflation à 3,4 %, toujours plus que les 2 % obstinément recherchés. Les médias commencent à émettre des critiques : réservés au début, ils attendent les résultats des cinq groupes d’experts annoncés par Kevin Warsh lors de sa « campagne » de nomination au Congrès. Il y avait affiché des objectifs assez radicaux : revoir la communication de la Fed – en parlant moins –, réduire le bilan de la Banque centrale de 7 000 milliards de dollars, moderniser la collecte de données en mettant davantage l’accent sur les données les plus récentes, en prêtant plus d’attention aux réactions des marchés et en travaillant de manière « plus profonde » sur l’inflation. Impressionnant !
«Kevin Warsh se distancie de la politique monétaire actuelle, qui réagit selon lui trop mécaniquement à toute hausse des prix par une hausse des taux.»
Kevin Warsh veut réduire la taille des messages du comité des gouverneurs (de deux tiers, déjà fait), puis le nombre de messages de la Fed (les discours des gouverneurs ?), la fréquence de ses conférences de presse, en cessant la publication l’an prochain des prévisions de taux des responsables de la Fed, les fameux dot plot, et donc en fait toute forward guidance. Dans un monde plus instable et, en même temps, plus réactif, on peut comprendre qu’il est devenu plus difficile, sinon contre-productif, de baliser les anticipations des marchés par des annonces de taux sur deux ans. Ceci, sans parler des sautes d’humeur et de décision de Donald Trump. Mais le silence du président de la Fed aidera-t-il ?
Kevin Warsh est parvenu à maintenir jusqu’à présent interrogations et critiques sur sa démarche, les marchés étant impressionnés par les experts de taille internationale qu’il a nommés dans cinq groupes :
- communications, délibérations et décisions par temps d’incertitude (avec notamment Peter R. Fisher, professeur à Université de Washington, Arminio Fraga, ancien gouverneur de la Banque centrale du Brésil et Mervyn King, ancien de celle d’Angleterre) ;
- politique du bilan de la banque (avec Raghuram Rajan, ancien gouverneur de la Banque d’Inde) ;
- données, qualité et vitesse de calcul et effets dans l’économie réelle (avec Doug McMillon, ancien président de Walmart) ;
- productivité et emploi, avec des experts de l’IA (Marc Andreessen, cofondateur d’Andreessen Horowitz, spécialiste du Bitcoin, Charles Jones, Anthropic et Asha Sharma, Microsoft) ;
- inflation, mécanismes et réactions (avec Thomas Sargent, prix Nobel).
Ces experts doivent rendre leurs rapports en fin d’année en mettant l’accent sur les changements économiques actuels et leurs conséquences sur la politique monétaire. On comprend la stratégie de Kevin Warsh : mettre autant que possible à jour la politique monétaire américaine pour intégrer la révolution technologique en cours avec l’IA dans les chaînes de production, la vitesse de propagation des informations et ses effets sur les comportements monétaires, pour agir sur les fonctions de réaction des marchés. Kevin Warsh se distancie de la politique monétaire actuelle, qui réagit trop mécaniquement selon lui par une hausse des taux à toute hausse des prix. Il ne veut pas baliser les anticipations de taux : aux marchés de le faire. Message reçu : la probabilité implicite d’une hausse des taux suite à la réunion de la Fed qui était de 75 % avant sa conférence de presse passe après à 55 %, puis à 32/35 % aujourd’hui ! Même si le prix du baril dépasse 90 dollars, un certain ralentissement de l’inflation et de l’emploi appuie son attentisme.
Il n’empêche : on peut toujours penser qu’il veut tenir secret le risque de dominance fiscale, où la dette publique américaine, plus de 40 000 milliards de dollars, soit 123 % du PIB, dépasserait le pouvoir de la Banque centrale. Il n’est pas politiquement possible, avec Donald Trump, d’augmenter les impôts, sachant que Kevin Warsh voulait (au début) réduire le montant de la dette publique détenu par la Fed. Pas facile !
Mais les taux à 30 ans échappent aux influences politiques (celle de Trump, par exemple) et ne cessent de monter. Les voilà à 5,28 %, au plus haut depuis 10 ans. Cette hausse (comme partout) contredit les messages répétés de Kevin Warsh qui vient de demander aux marchés d’arrêter de spéculer sur ses intentions et de se concentrer sur les données. Les participants, dit-il, doivent apprendre à jouer la balle, et non l’arbitre. Pas sûr qu’ils apprécient. Pas sûr qu’ils sachent. Pas sûr qu’ils puissent, si le déficit budgétaire américain augmente.
Jean-Paul Betbèze, économiste, diplômé d’HEC, docteur d’Etat agrégé de sciences économiques. Il a commencé sa carrière dans l’enseignement en tant que professeur d’université, notamment à Paris II-Panthéon Assas à partir de 1987. Entré en 1986 comme directeur d’études au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), il rejoint trois ans plus tard le Crédit Lyonnais comme directeur des études économiques et financières, puis en 1995, comme directeur de la stratégie. En 2003, il est promu conseiller du président et du directeur général de Crédit Agricole, puis directeur des études économiques et chef économiste. Il a crée sa propre structure de conseil en 2013. Il est membre du Cercle des économistes.
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