Une nouvelle banque centrale américaine ?

Publié le 19 juin 2026 à 12h28

Jean-Paul Betbèze    Temps de lecture 5 minutes

Enfin il a parlé ! Le 17 juin, la Fed, la banque centrale américaine, vient de trancher par la voix de son nouveau président, Kevin Warsh : les taux courts vont rester à 3,5-3,75 %, sans progression depuis quatre mois. Pas de hausse donc, comme le voulaient au moins quatre des douze membres du comité en charge de la politique monétaire il y a longtemps, le 17 mars dernier. Ambiance. Pas de baisse non plus, comme le voulait constamment Stephan Miran, éphémère gouverneur trumpiste (et voix directe de Donald Trump), temporairement nommé à la place de Lisa Cook, licenciée par ce même Donald Trump, puis réinstallée par la Cour suprême. Ambiance. Et Jerome Powell restera jusqu’à ce que cesse un procès contre lui pour dépassement des frais de réparation de la Fed, intenté (semble-t-il) contre lui par… Donald Trump, encore. Déjà, les 28 et 29 avril, le nouveau président de la banque centrale américaine, désormais seul, avait vu un bruissement d’attention autour de lui, mais rien de décisif n’était encore sorti : ce n’était pas le moment prévu pour une décision avec conférence de presse.

«Le premier oral de Kevin Warsh n’aura pas manqué de contradictions.»

Mais le 17 juin, ce fut un vrai changement, annoncé cependant en douceur. Pourquoi ? Parce que Kevin Warsh se devait d’expliquer devant les journalistes le choix de l’ensemble qu’il pilote – plus qu’il ne le dirige, on l’a compris. Evidemment, il ne peut accéder au désir constamment exprimé par le président Trump de baisser les taux, avec une inflation à 4,2 % et un taux de chômage à 4,3 %. Il doit commencer à développer un autre narratif, (plus ou moins) dans la suite de ce qu’il avait dit lors de son audition au Congrès pour son acceptation. Il voulait, et c’est déjà fait lors de sa première apparition, supprimer la pratique d’annonce (prudente) de la Fed d’une réunion à l’autre sur ses choix futurs, sa forward guidance. Il a aussi esquissé son idée d’espacer les réunions et de revoir la mesure de l’inflation (rien que cela !). Cela suppose cinq équipes d’économistes, de la Fed et d’ailleurs, avec « les meilleurs esprits ». On comprend son désir : prendre des indicateurs plus frais, d’inflation ou d’emploi, ceux que vivent les ménages au quotidien, les entrepreneurs, et plus encore les marchés, sources d’informations et de réactions maintes fois saluées par lui.

Pour Kevin Warsh, l’inflation est une affaire de prix, vue de manière structurelle et à comprendre profondément, toujours selon ses dires, pas une affaire d’allocation de crédit, d’inégalité et moins encore d’effets du climat. Il est ainsi très critique devant toute tentative d’élargir ses objectifs dans une « mission rampante » (mission creep) qui irait en ce sens. En même temps, on va voir à quel point ce nouveau président veut changer les choses, au risque d’agiter les marchés, autrement dit le monde entier. Veut-il faire tout ce qu’il a proposé ?

Parmi les propositions, citons :

– la réduction de la taille du bilan de la Fed, ce qui implique de détenir moins de bons du Trésor quand ils viendront à échéance et de les remplacer par des billets plus courts. On comprend que ceci augmentera la pente de la courbe des taux et rendra l’économie plus réactive à la politique monétaire, et vice versa. C’est donc continuer à réduire peu à peu l’effet de la politique exceptionnelle de Ben Bernanke après la crise des subprimes, mais avec un risque de volatilité accrue, d’autant que les engagements de politique monétaire seront réduits en longueur et en prévisibilité ;

– Kevin Warsh n’est pas très favorable non plus à ce que les membres du FOMC (Federal Open Market Committee) remplissent leurs prévisions de taux, ce qui conduit au célèbre « dot-plot » (graphique synthétisant ces prévisions), trop contraignant selon lui. Lui-même ne s’est pas prêté à l’exercice, qui devrait cesser en fin d’année, au grand dam des marchés (et des journalistes !) ;

– la révision de l’accord entre Trésor et Fed, puisqu’il s’agirait de réduire de plusieurs milliards de dollars la liquidité de la Fed, ce qui alourdirait la dette publique gérée par le Trésor et ferait monter les taux longs. Kevin Warsh a fait allusion à ce sujet, mais il se trouve que le Secrétaire au Trésor… était à Evian ;

– et surtout l’accent mis sur l’IA, avec une task force consacrée au sujet, moyen prévu pour avoir plus de croissance et d’emploi, sans inflation !

Pourtant, réduire l’inflation recalculée pourrait mener à des taux courts plus bas, donc à un dollar moins fringant. Et des taux d’inflation lissés sur plusieurs trimestres et surtout tronqués (trimmed) de façon à éliminer les valeurs extrêmes, comme évoqué lors de son audition au Congrès, mèneraient à une Fed critiquée pour son retard (behind the curve).

Au total, ce premier oral de Kevin Warsh n’a donc pas manqué de contradictions : la Fed doit-elle réagir aux données du marché, quitte à être excessive et volatile, ou au contraire doit-elle s’embarquer sur une croissance nouvelle, avec l’IA ? Plutôt Dow Jones ou plutôt Nasdaq ? On ne le saura pas vraiment, même si l’on penche vers une nouvelle Fed/Nasdaq, tant les auditeurs ont été polis, prudents ou charmés. La réponse dans quelques semaines, place à Ormuz et à SpaceX !

Jean-Paul Betbèze Professeur émérite à l’université Panthéon Assas

Jean-Paul Betbèze, économiste, diplômé d’HEC, docteur d’Etat agrégé de sciences économiques. Il a commencé sa carrière dans l’enseignement en tant que professeur d’université, notamment à Paris II-Panthéon Assas à partir de 1987. Entré en 1986 comme directeur d’études au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), il rejoint trois ans plus tard le Crédit Lyonnais comme directeur des études économiques et financières, puis en 1995, comme directeur de la stratégie. En 2003, il est promu conseiller du président et du directeur général de Crédit Agricole, puis directeur des études économiques et chef économiste. Il a crée sa propre structure de conseil en 2013. Il est membre du Cercle des économistes.

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