La dette et les déficits publics handicapent l’investissement privé en France

Publié le 15 janvier 2026 à 15h05

Patrick Artus    Temps de lecture 5 minutes

Le taux d’endettement public de la France est passé de 62 % du PIB au début de 2002 à 117 % à la fin de 2025. Depuis 2002, le déficit public n’a été inférieur à 3 % du PIB qu’en 2006 (2,4 %), 2007 (2,6 %) et 2018 (2,3 %) ; il a atteint des niveaux très élevés en 2009 (7,2 % du PIB) et 2010 (6,9 %), en 2020 (9 %) et 2021 (6,5 %), et en 2024 (5,8 %). Le risque lorsqu’un pays est confronté à un déficit public permanent et, en conséquence, à une hausse de son taux d’endettement public est l’éviction de l’investissement des entreprises : l’épargne étant monopolisée par le financement de l’Etat, il reste une épargne insuffisante pour financer les investissements ; par conséquent, la croissance potentielle (de long terme) diminue, ainsi que les recettes fiscales, et la situation budgétaire devient très difficile à améliorer.

Pour évaluer la présence d’un effet d’éviction en France, il faut d’abord regarder le taux d’investissement des entreprises (l’investissement en valeur rapporté au PIB en valeur). Il est de 11 % aujourd’hui, contre 11,3 % en 2008. D’une part, il a donc reculé un peu dans le temps ; d’autre part, il est plus bas que dans l’ensemble de la zone euro (où il est de 12 %) et aux Etats-Unis (où il est de 13,8 %). On a donc bien l’impression que la France a subi un effet d’éviction de son investissement des entreprises.

« Compte tenu de la faiblesse de la croissance et du niveau élevé de l’endettement public, une progression spontanée de l’investissement des entreprises est peu probable.»

Il faut ensuite regarder le taux d’épargne de la nation (le taux d’épargne de tous les agents économiques, ménages, entreprises, Etat, institutions financières). Il est stable depuis la fin des années 2000, autour de 22 % du PIB, alors que depuis 2009 le déficit public a été en moyenne très élevé. La conclusion est donc que l’effet d’éviction de l’investissement par les déficits publics n’a pas été compensé par une hausse du taux d’épargne de la nation.

Il faut ensuite examiner la dette extérieure nette (la différence entre la dette extérieure brute et les actifs extérieurs). L’effet d’éviction peut en effet être évité par une hausse de l’endettement extérieur qui complète l’épargne domestique et permet de financer les investissements nécessaires. La France est passée d’un actif extérieur net de 6 % du PIB au début de 2002 à une dette extérieure nette de 20 % du PIB à la fin de 2025, soit une hausse de 26 points de PIB de l’endettement extérieur. Il faut comparer cette progression de l’endettement extérieur à la hausse du taux d’endettement public, qui est de 54 points de PIB entre 2002 et 2025. On voit donc que l’endettement extérieur croissant a permis de limiter l’éviction de l’investissement privé, mais qu’il n’est pas suffisant pour l’éliminer.

Enfin, il faut analyser l’évolution du taux d’intérêt réel à long terme. Une insuffisance de l’épargne par rapport à l’investissement se traduit normalement par une hausse du taux d’intérêt réel à long terme (que nous calculons comme l’écart entre le taux d’intérêt nominal à 10 ans et le swap d’inflation à 10 ans). On observe en effet une hausse du taux d’intérêt réel à 10 ans, qui voisinait 1 % après la crise des subprimes de 2008, qui est devenu négatif de 2013 à 2021 et qui est aujourd’hui de 1,8 %.

Comment la France pourrait-elle sortir de ce cercle vicieux ? Compte tenu de la faiblesse de la croissance et du niveau élevé de l’endettement public, une progression spontanée de l’investissement des entreprises est peu probable ; de plus, l’incertitude sur les politiques économiques et la concurrence des produits chinois ne poussent pas les entreprises à investir davantage. Mettre en place les préconisations du rapport Draghi (hausse forte des investissements dans la transition énergétique, dans le numérique…) sera donc très difficile. Une autre piste est évidemment de réduire le déficit public pour libérer de l’épargne qui pourrait financer une hausse de l’investissement. Malheureusement, la nécessité de trouver un compromis entre les partis politiques concernant la politique de dépenses publiques et la politique fiscale ne permet pas une réduction du déficit. Enfin, il reste une dernière piste : accroître le taux d’épargne de la nation (le taux d’épargne de tous les agents économiques) pour que l’épargne nationale couvre à la fois le déficit public et le besoin d’investissement des entreprises. Mais plus d’épargne finançant une hausse de l’investissement signifie un recul de la consommation. On voit aujourd’hui que toutes les politiques qui impliquent une telle baisse (réduction du déficit de la protection sociale, hausse de la TVA…) sont rejetées par l’opinion.

Au total, il est probable que l’éviction de l’investissement des entreprises par les déficits publics va persister. C’est une mauvaise nouvelle parce qu’elle implique que la faiblesse de la croissance potentielle et des recettes fiscales va persister aussi.

Patrick Artus Membre du Cercle des Economistes

Patrick Artus est Chef économiste de Natixis depuis mai 2013. Polytechnicien, diplômé de l’Ensae, et de l’IEP Paris, Patrick Artus intègre l’Insee en 1975, où il participe notamment à des travaux de prévision et de modélisation, avant de rejoindre, cinq ans plus tard, le département d’économie de l’OCDE. En 1982, il devient directeur des études à l’Ensae puis il est nommé, trois ans plus tard, conseiller scientifique au sein de la direction générale des études de la Banque de France. En 1988, il intègre la Caisse des dépôts et consignations, où il exerce successivement en tant que chef du service des études économiques et financières puis responsable de la gestion actif-passif. En 1993, il est nommé directeur des études économiques, responsable de la recherche de marché chez CDC-Ixis. Devenu en 1998 directeur de la recherche et des études de Natixis, il est promu chef économiste en mai 2013. Depuis septembre 2024, il est conseiller économique d'Ossiam. Il est également membre du Cercle des Economistes.

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