Le PIB, reflet du modèle social
La semaine dernière, une polémique a éclaté sur Internet pour savoir si l’Europe prenait, en termes de PIB par habitant, de plus en plus de retard par rapport aux Etats-Unis. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une simple question de données. En réalité, il est très difficile de démontrer ce postulat. Implicitement, le débat porte avant tout sur le meilleur modèle social.
D’un côté, on trouve des économistes comme Paul Krugman qui, tout en estimant que le modèle social européen a besoin d’être réformé, le préfèrent au modèle américain. De l’autre côté, certains (Luis Garicano par exemple) craignent pour la prospérité de l’Europe, car la croissance de sa productivité (production par heure travaillée) serait de plus en plus à la traîne par rapport à celle des Etats-Unis. C’est pourquoi l’Europe devrait devenir plus « américaine ».
«Comparer le pouvoir d’achat en Europe et aux Etats-Unis est complexe, notamment parce que les prestations publiques ou la qualité des produits ne sont pas prises en compte de la même manière dans les comptes nationaux.»
Commençons par les données. Il s’agit d’abord de définir un indice permettant de comparer le pouvoir d’achat. Un revenu nominal identique à Paris ne permet pas en effet d’acheter le même volume de biens et de services qu’à Besançon.
Le problème est encore bien plus complexe lorsqu’il s’agit de comparer Paris et Boston. Si l’on se contentait de prendre le taux de change de l’euro par rapport au dollar, le pouvoir d’achat fluctuerait en fonction des variations du dollar. Un indicateur manifestement trompeur quant aux possibilités réelles d’accès aux biens et aux services. C’est pourquoi on essaie de tenir compte de l’évolution différente des niveaux de prix (implicitement du pouvoir d’achat) entre les pays.
Mais cela ne suffit pas. Certains services offerts à Paris en tant que services publics sont, à Boston, principalement fournis par le marché. C’est le cas, par exemple, de la garde d’enfants – école maternelle vs garde d’enfants privée. Cela vaut également pour les biens de santé, beaucoup plus chers à Boston. Selon les comptes nationaux, cela se traduit par un produit national brut plus élevé à Boston. Un niveau qui tient cependant pour beaucoup au fait que la manière dont les prestations publiques sont mesurées sous-estime systématiquement leur volume.
Le deuxième aspect qui contribue de manière significative aux différences concerne la prise en compte des améliorations de la qualité des produits. D’un point de vue économique, une meilleure qualité équivaut à un prix plus bas. Or l’Insee tient compte de cet écart dans une mesure nettement moindre que le BEA, son homologue américain.
Si l’on souhaite comparer le niveau de vie, il n’est donc pas du tout évident que les Européens moyens – « Monsieur et Madame Tout-le-Monde » – soient moins bien lotis. En revanche, si l’on se réfère au Penn World Table, qui fait autorité, le revenu relatif par habitant en Europe occidentale est resté stable par rapport aux Etats-Unis depuis 2000. Si l’on inclut l’Europe de l’Est, il a même augmenté. Mais, ce qui importe surtout, c’est la répartition autour de ce « ménage médian ». Cette distribution est nettement plus inégale aux Etats-Unis. Là-bas, les classes de revenus les plus basses ont un pouvoir d’achat clairement inférieur. Le niveau de vie que ces revenus permettent est en outre bien plus précaire. Par exemple, des dépenses imprévues de 400 dollars suffisent déjà à mettre 40 % des ménages américains en difficulté. A l’inverse, dans l’échelle de la distribution des revenus, 70 % des Européens s’en sortent mieux que les Américains à position égale.
La position de Luis Garicano et d’autres, comme Philippe Aghion, est toutefois davantage tournée vers l’avenir. Elle soutient que le retard pris en matière de croissance de la productivité compromet les perspectives en Europe – si l’on admet que les salaires augmentent au même rythme que la productivité. Les données disponibles sont toutefois ambiguës : la croissance plus rapide de la productivité aux Etats-Unis provient principalement des secteurs de la technologie et de la finance – où il est particulièrement difficile de la mesurer. De plus, aux Etats-Unis, l’évolution des salaires est depuis longtemps découplée de la croissance de la productivité.
Face à ces données floues, certains ont avancé des « preuves » concrètes pour étayer leurs positions respectives : l’absence de climatisation dans les hôtels de conférence allemands contre des salles de conférence toujours trop froides aux Etats-Unis (au moins pour les Européens), des escaliers roulants qui ne fonctionnent pas ou des problèmes avec les transports publics…
Ces données anecdotiques ne sont d’aucune utilité lorsqu’il s’agit de proposer des politiques efficaces. Il est clair que les partisans de l’idée selon laquelle l’Europe devrait s’américaniser davantage ne disposent pas de données décisives. Evidemment, il existe une grande diversité de modèles européens – autant qu’américains. Quelle que soit la manière dont on les ajuste, les chiffres du PIB ne permettent pas de trancher des questions qui relèvent avant tout du choix du modèle social.
Hans-Helmut Kotz est visiting professor of Economics au Center for European Studies, Harvard University
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