Les entreprises responsables provoquent le plus de controverses
Paradoxalement, les entreprises déployant le plus d’efforts en matière extra-financière sont à l’origine d’un grand nombre de controverses, en raison de l’attention que portent sur elles les médias et certains intervenants des marchés financiers, comme les hedge funds.
L’investissement responsable connaît depuis plusieurs années un développement accéléré ; des scores ESG sont désormais disponibles sur la plupart des titres des marchés développés, et les analystes comme les ONG suivent attentivement l’information extra-financière, y compris dans les pays comme les Etats-Unis où l’approche est remise en cause. L’efficacité des scores et leur homogénéité ont toutefois pu être contestées et l’investissement à impact a ainsi trouvé des raisons supplémentaires de développement. L’une des préoccupations des investisseurs est notamment de s’assurer que les entreprises qu’ils financent ne fassent pas l’objet de controverses. Avec le recul des quelque dix ans de pratiques d’investissement responsable, que peut-on observer du rapport entre scores ESG et controverses ?
Dans leur récente contribution intitulée « Does ESG Performance Mitigate Controversy Risk ? » au Sustainable Finance Forum, des chercheurs de l’université de Lorraine ont considéré les liens potentiels entre scores et controverses sur un large échantillon d’entreprises de par le monde. Ils analysent les données de plus de 5 000 entreprises cotées sur la période de 2009 à 2021 en s’intéressant aux controverses, parfois multiples, auxquelles elles ont pu être confrontées. Résultat paradoxal s’il en est : plus le score est élevé, plus le nombre des controverses est élevé ! Cet effet est d’autant plus marqué que le nombre d’analystes suivant l’entreprise est important et que le pays de l’entreprise s’intéresse aux facteurs extra-financiers, notamment quand des reportings ESG y sont obligatoires. Les chercheurs montrent aussi qu’un score plus élevé tend à augmenter l’attention des médias sur l’entreprise et que les hedge funds activistes tendent à y être davantage investis.
Privilégier une communication prudente
Les chercheurs interprètent ces résultats par l’augmentation d’intérêt et d’attentes que des scores ESG élevés peuvent susciter, surtout dans les régions les plus sensibles à ces considérations. Leurs études statistiques permettent d’identifier des effets régionaux notablement différents en Europe et aux Etats-Unis ainsi que dans les pays émergents. Une nette croissance récente des scores semble aussi augmenter le risque de controverse. En outre, ce sont davantage les scores concernant l’environnement et les aspects sociaux qui seraient susceptibles d’engendrer des controverses. Curieusement, les scores de gouvernance (y compris paradis fiscaux) auraient une moindre importance au regard des controverses. A la lumière de ces constatations, les chercheurs recommandent quatre attitudes aux entreprises : privilégier des stratégies extra-financières crédibles, alignées avec les attentes des tiers ; établir des reportings dont les résultats soient précis et non contestables ; favoriser le contact avec les tiers, par exemple au travers de l’engagement actionnarial ; porter plus d’attention, et avec davantage de détail, aux critères E et S.
Cette étude fort intéressante montre combien la dynamique de la finance responsable est complexe. Pratique encore récente, elle se révèle souvent difficile à mettre en œuvre par les entreprises, difficile à mesurer effectivement pour toutes les parties prenantes et, plus que tout, sujette à diverses interprétations de la part des tiers. Ainsi, le réalisme en matière d’objectifs et la communication prudente des résultats obtenus paraissent déterminants pour éviter qu’une attention accrue et non bienveillante vienne scruter les écarts possibles entre ce qui est dit et ce qui est fait. Elle indique aussi combien l’analyse par les tiers peut être biaisée, empreinte d’a priori et peut-être parfois de malveillance.
Cette étude pourrait suggérer que le risque de controverses puisse, comme le risque de marché, faire l’objet d’une mesure du type value at risk et que ses déterminants soient les principaux effets observés, la stratégie ESG, les mesures reportées, les analystes suivant le titre et leur activité, et enfin les thèmes d’actualité davantage que les fondamentaux. Mais comme les VaR, ce risque de controverse apparaît davantage comme un phénomène où domine le court terme, parfois au détriment d’une perspective de plus long terme.
Charles Reuter, Souad Lajili et Ahmed Imran Hunjra, « Does ESG Performance Mitigate Controversy Risk? », Sustainable Finance Forum, Paris, décembre 2025.
Jean-François Boulier est président d'honneur de l'Af2i.
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