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Quand une trop forte perception du risque limite l’investissement

Publié le 9 avril 2026 à 14h51

Jean-François Boulier    Temps de lecture 4 minutes

Moins les épargnants sont experts, plus ils surestiment le risque de crise, défini par une baisse durable du PNB. En conséquence, ils ont tendance à moins investir en actifs risqués que ne le voudrait une allocation optimale.

Les décisions d'investissement en portefeuille dépendent de facteurs que la théorie moderne a tenté de synthétiser en rentabilité, risque et aversion pour le risque. Comme les deux premiers intrants sont relatifs à l'avenir et ne sont pas connus, il est utile de comprendre comment ils sont perçus par les investisseurs et quelles sont les conséquences des erreurs de perception sur les compositions des portefeuilles. Enfin, la culture financière, supposée plus présente chez les professionnels a-t-elle, comme on l'imagine, un effet sur les décisions d'allocation ?

Dans leur article intitulé « Can Information Shape Macroeconomic Disaster Risk Perception and Stimulate Investment? An Experiment with Experts and Laypersons », trois chercheurs ont étudié les perceptions du risque de crise (qu'un courant de littérature dénomme « désastres économiques ») sur des échantillons de plusieurs centaines d'étudiants et de professionnels. Les professionnels ont été joints grâce à l'aide d'associations, dont l'Af2i et l'AFG, qui ont relayé les questionnaires auprès de leurs membres. Ces études de comportement d'investissement permettent d'appréhender la représentativité du modèle d'allocation rationnelle auprès d'individus qu'elles tentent de placer en situation réelle. Les résultats de cette enquête récente méritent d'être explicités et commentés.

Des performances financières amoindries

En premier lieu, la perception du risque de crise, définie par une baisse durable du PNB, est largement surestimée en moyenne, davantage chez les non-professionnels qui lui attribuent une fréquence annuelle de 22 %, soit 7 % de plus que les experts, mais en fait beaucoup plus que les niveaux historiques, à quelque 3 %. L'effet sur les allocations est lui aussi plus fort chez les non-professionnels qui limitent leurs investissements en actifs risqués à 39 % là où les professionnels investissent à 54 %. Ce sous-investissement est en partie compensé lorsque est révélée la véritable fréquence historique des crises mais les répondants ne  modifient leurs investissements que marginalement, plus 3 % pour les professionnels et plus 6 % pour les non-experts. Sans surprise, l'analyse détaillée au sein des échantillons montre que les allocations en actifs risqués augmentent avec l'appétit pour le risque et avec le niveau de culture financière. Pourtant, au final, le sous-investissement net relativement au modèle théorique pèserait largement sur les performances financières des portefeuilles, de l'ordre de 3 % annuels.

Les perceptions, en particulier des risques, ont donc bien un effet sur les décisions de placement, du moins dans ce contexte d'enquête, qui ne constitue qu'un indicateur des comportements effectifs. Cette étude pointe le doigt sur la divergence entre la perception et la réalité, en particulier celle du risque passé, peut-être en raison d'une exagération émotionnelle, y compris chez les professionnels. Les conséquences sur les portefeuilles ne sont pas très éloignées de ce que les enquêtes auprès des épargnants montrent et que confirme le baromètre de l'OEE qui mesure les performances moyennes de l'épargne des Français. Les analyses montrent que cette moindre allocation en actions, et donc moindre performance, s'atténue avec le niveau de richesse, qui est corrélé bien qu'imparfaitement avec la culture financière et avec la moindre aversion au risque. Une meilleure information ne change que marginalement, surtout chez les professionnels, les décisions finales, ce qui semble indiquer que d'autres facteurs entrent en ligne de compte : peut-être les convictions, les habitudes, ou même des éléments plus collectifs, notamment de gouvernance.

Cette perception erronée des risques mériterait d'être mieux comprise. Est-ce un excès de pessimisme ou une amplification des nouvelles qui y conduit ? Est-ce que sont confondus les risques habituels et les risques de crise ? En outre, une telle enquête ne peut reproduire l'effet d'entraînement grégaire qui se produit lors de crises quand les ventes forcées provoquent une spirale baissière. Une telle étude confirme que bien de nos modèles de référence en matière de décisions financières sont approximatifs et souvent mal calibrés. Rien n'a pu à ce jour remplacer ces modèles classiques, fonctions d'utilités rationnelles et modèle gaussien du risque, mais force est de constater, avec cette étude, qu'ils ne permettent pas d'appréhender les attitudes des investisseurs de manière adéquate.

« Can Information Shape Macroeconomic Disaster Risk Perception and Stimulate Investment? An Experiment with Experts and Laypersons », 2025, Brice Corgnet, Camille Cornand, Pauline Gandré

Jean-François Boulier Président d'honneur ,  Af2i

Jean-François Boulier est président d'honneur de l'Af2i.

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