Allocation

Tendance

Les fonds à impact se cherchent une identité

Option Finance - 1er octobre 2018 - Séverine Leboucher

Impact investing

Les fonds à impact se cherchent une légitimité

Face à la hausse importante de la demande pour des fonds socialement responsables, les sociétés de gestion veulent se distinguer en mettant en avant des fonds à impact. Ces stratégies qui s’inspirent du capital investissement buttent encore sur la difficulté à identifier des indicateurs clés qui puissent mesurer l’impact réel des investissements sur le social ou sur la préservation de l’environnement. Des démarches qui à terme pourraient aboutir.

Sous la pression des législateurs nationaux, des associations internationales et de l’opinion publique, la finance s’est engagée résolument en faveur de l’investissement responsable. En France par exemple, près des deux tiers des appels d’offres émis par les investisseurs institutionnels intègrent maintenant la prise en compte des facteurs ESG (environnement, social, gouvernance). De même, les banques privées sont de plus en plus nombreuses à proposer des mandats avec des fonds à 100 % ISR. Face à l’essor de cette demande, certains gérants veulent aller plus loin en proposant à leurs clients des fonds dits à «impact». Ces fonds s’inspirent de ce qui existe déjà de longue date dans le capital investissement. Dans l’univers du non-coté, on compte en effet de nombreux fonds qui financent directement des entreprises dont l’objet social est la lutte contre l’exclusion (accès à l’habitat, à une activité pour les travailleurs en situation de handicap, domiciliation d’entreprises dans des quartiers avec des taux de chômage et de pauvreté élevés, etc.) ou encore la préservation de l’environnement (solutions dédiées à l’économie d’énergie ou aux énergies alternatives, traitement des déchets, soutien à l’agriculture biologique, etc.). Ce type d’entreprise dédié au social et/ou à l’environnement possède donc un impact directement mesurable et ces entreprises sont financées à ce titre par des fonds d’investissement spécialisés (voir encadré). Les sociétés de gestion traditionnelles se sont inspirées de ce modèle pour créer des fonds de même nature dans l’univers des entreprises cotées.

Des spécificités difficiles à reproduire

Toutefois, cette démarche est parfois contestée par les acteurs historiques de l’économie sociale qui mettent en avant les spécificités des fonds à impact non coté par rapport à l’ensemble du capital investissement et a fortiori par rapport aux fonds cotés.

Frédéric Tiberghien, président, Finansol
Finansol

«Il existe beaucoup de confusion dans les termes employés, relève par exemple Frédéric Tiberghien, président de Finansol. Il y a un phénomène de mode autour des fonds à impact. Mais il ne faut pas oublier que les entreprises sélectionnées dans les fonds solidaires ont une lucrativité limitée car elles sont entièrement tournées vers un objectif social et/ou environnemental. Par conséquent, les rendements attendus par les fonds qui investissent dans ces entreprises sont inférieurs à ceux du capital investissement traditionnel. Les objectifs en matière de TRI (taux de rendement) des fonds solidaires sont généralement compris entre 3 et 5 % contre 8 à 10 % pour un fonds de capital investissement à impact classique.» A contrario, les fonds à impact qui se développent actuellement mettent aussi l’accent sur la performance financière qui constitue un objectif aussi important que la recherche d’impact. Autre spécificité : la durée d’investissement. «Un épargnant solidaire est patient, poursuit Frédéric Tiberghien. Il est prêt à laisser du temps au projet afin qu’il puisse avoir des résultats concrets. Ainsi en moyenne, ces derniers restent-ils investis neuf ans dans un fonds solidaire.» Par ailleurs, les sociétés de gestion spécialisées dans les fonds solidaires s’impliquent souvent directement auprès du management pour les accompagner dans leur démarche.

Patrick Savadoux, responsable de la gestion solidaire, Mandarine Gestion
Mandarine Gestion

«Dans l’investissement solidaire, nous sommes présents dans les conseils d’administration, nous avons une influence directe sur le management pour les aider et les inciter à avoir une approche responsable, nous pouvons aussi par ce biais récupérer plus facilement des données afin de mesurer l’impact de l’entreprise, détaille Patrick Savadoux, responsable de la gestion solidaire chez Mandarine Gestion. De plus, il existe dans l’univers du non-coté, un alignement des intérêts entre les entreprises, les investisseurs et les gérants. Ces derniers peuvent bénéficier d’un intéressement lié à l’obtention d’un résultat non financier comme par exemple l’emploi de personnes en difficulté. De son côté, l’entreprise peut, si elle atteint l’objectif fixé, reverser une moindre part du résultat.» Ces caractéristiques spécifiques et la nécessité de développer des approches différentes pour les fonds à impact par rapport à des investissements classiques sont également mises en lumière par des grandes maisons de gestion. «Nous nous inquiétons de la façon dont le terme impact est utilisé par de nombreux investisseurs, souligne ainsi Jessica Ground, responsable mondiale du développement durable de Schroders. Il existe des fonds dits d’impact qui ne font guère plus que d’adopter des exclusions éthiques communes.» D’ailleurs, cette démarche qualifiée parfois de «green washing» est régulièrement dénoncée par des membres de la communauté financière y compris pour des fonds moins exigeants que les fonds à impact. «Que se passerait-il si les investisseurs finaux soupçonnaient certains acteurs de “green washing”, s’interroge par exemple Sébastien Thevoux-Chabuel, analyste ESG et gérant de portefeuille chez Comgest. Une fuite relayée par le Financial Times semble aller dans le sens d’une clarification : elle indique que l’initiative PRI (principes pour l’investissement responsable) des Nations unies aurait récemment recensé à titre confidentiel 185 investisseurs susceptibles d’être exclus des PRI en raison de soupçons de “green washing”».

Des métriques uniquement dans le domaine du carbone

Si certaines offres peuvent en effet être qualifiées d’opportunistes, cette situation n’est pas toujours directement imputable à une stratégie marketing des sociétés de gestion, mais aussi à la difficulté intrinsèque du sujet.

Mathilde Dufour, coresponsable de la recherche ISR, Mirova
Mirova

«La problématique principale à laquelle doivent faire face les gérants lorsqu’ils essaient de mesurer l’impact social ou l’impact environnemental de leurs investissements dans une entreprise cotée est de parvenir à trouver des indicateurs pertinents et applicables à un grand nombre d’entreprises», relève Mathilde Dufour, coresponsable de la recherche ISR chez Mirova. Et ils n’y parviennent pas toujours. Il existe en effet à ce stade un consensus uniquement en qui concernent les émissions de carbone. «La mesure d’impact carbone constitue l’un des seuls domaines dans lequel il existe une métrique commune applicable, à savoir la tonne d’équivalent CO2», confirme Mathilde Dufour. Les gérants comme les investisseurs travaillent sur ce sujet du carbone de façon très active depuis l’instauration de loi sur la transition énergétique de 2015. Ils parviennent maintenant à calculer une grande partie des émissions des entreprises qu’ils possèdent en portefeuille (voir Option Finance du 25 juin 2018) et peuvent aussi évaluer les émissions évitées grâce à leurs investissements. En revanche, en ce qui concerne d’autres aspects environnementaux, les mesures ne sont pas encore abouties. «Nous menons actuellement une recherche afin de trouver des indicateurs permettant de mesurer d’autres impacts environnementaux et sociaux, comme la biodiversité, ou encore la qualité de vie, mais ce chantier est relativement complexe», concède Mathilde Dufour. Dans le domaine social aussi, d’importants progrès doivent encore être accomplis. Par exemple, chez Axa Investment Managers (IM) les spécialistes réfléchissent notamment à la mesure de la pauvreté dans les économies émergentes. Mais les travaux les plus avancés portent sur deux aspects pour lesquels les gérants estiment être en mesure de prouver leur impact : la création d’emploi et l’égalité homme/femme. Axa investment Managers (IM) est notamment présent sur ce dernier thème. «Il existe des données disponibles sur les rémunérations par genre dans les entreprises, relève Matt Christensen, responsable mondial de l’investissement responsable chez AXA IM. Nous regardons également les données sur la politique et la durée des congés maternité.» De son côté, Mirova possède un fonds spécialisé sur l’emploi. «Le fonds Mirova Emploi est investi à 10 % dans l’économie solidaire et pour le reste dans des entreprises cotées dont nous estimons qu’elles vont dans les trois prochaines années créer des emplois en France, indique Mathilde Dufour. Nous nous appuyons sur un prestataire externe pour évaluer les créations d’emploi et associons des démarches qualitatives aux données collectées qui nous permettent de nous forger une conviction.»

L’engagement en guise d’impact

Pour contourner ces difficultés liées à l’élaboration d’unités de mesure, nombreux sont les gérants à mettre en avant leur démarche en termes d’engagement actionnarial (vote en assemblées générales, dialogue avec le management, proposition de résolutions, etc.) pour démontrer leur impact. «L’un des thèmes que nous voyons émerger est celui de l’engagement auprès des sociétés cotées pour créer de l’impact, indique Jessica Ground. De notre côté, nous réalisons plus de 1 000 actions d’engagement par an sur des questions liées à l’ESG, dont près de la moitié consiste à demander à une entreprise des améliorations à travers la mise en place de nouveaux process.» Cette notion d’engagement permet aussi aux gérants d’affirmer leurs convictions. «Nous sommes très attentifs au moment des assemblées générales et essayons de faire passer des résolutions pour faire avancer des causes qui nous semblent importantes, par exemple la diversité au sein des conseils d’administration», précise Matt Christensen. Un engagement actionnarial qui en étant collectif a plus de poids. «En rejoignant des coalitions, les investisseurs peuvent faire progresser les entreprises, relève Pierre Valentin, président du directoire d’Ecofi Investissements. Des résultats ont pu ainsi être obtenus dans le domaine du charbon par exemple.» Des approches qui, lorsqu’elles concernent quelques secteurs clés, peuvent susciter une vaste mobilisation.

Les fonds ISR cherchent aussi à quantifier leur impact

La confusion autour des fonds à impact est aussi alimentée par le fait que les fonds ISR y compris les fonds reposant sur une approche best in class – au travers de laquelle les entreprises sont notées à partir de trois piliers : l’environnement, le social et la gouvernance, les entreprises les mieux notées pouvant être sélectionnées par les fonds – cherchent à quantifier leur impact. «Les enjeux liés au développement durable vont affecter les économies et par voie de conséquence les investissements réalisés par les sociétés financières, indique Mathilde Dufour, coresponsable de la recherche ISR chez Mirova. Les fonds ISR veulent dans cette perspective non seulement mesurer à travers quelques indicateurs clés la “matérialité” des enjeux ISR, mais également démontrer leur contribution aux objectifs de développement durable (ODD).»

Les réflexions autour des ODD définis par l’Organisation des Nations unies (ONU) gagnent les sociétés de gestion qui sont en train de les utiliser pour transformer leurs fonds ISR en y ajoutant la notion d’impact. Aberdeen Standard Investments par exemple a retenu huit objectifs sur ces 17 promus par l’ONU. «Ils coïncident avec les thématiques les plus importantes pour les investisseurs partisans de l’impact investing à savoir l’économie circulaire, les énergies durables, l’eau et les systèmes sanitaires, la formation et l’emploi, l’inclusion financière, la santé et l’aide sociale, l’alimentation et l’agriculture ainsi que l’immobilier et les infrastructures durables, relève Amanda Young, responsable monde de la recherche ESG chez Aberdeen Standard Investments. Nous nous intéressons aux entreprises dont les produits et les services correspondent à l’un de ces piliers.» Mais il n’est pas toujours évident de mesurer l’impact de ces fonds, malgré l’apport des travaux de l’ONU. «Il est beaucoup plus difficile de quantifier les impacts environnementaux et sociaux positifs que de réaliser l’évaluation financière des entreprises, avance Amanda Young. Nous nous appuyons pour cela sur les Nations unies qui ont identifié plus de 200 indicateurs permettant de mesurer les progrès réalisés par rapport aux objectifs fixés. Par exemple, l’engagement d’une entreprise dans le domaine des énergies durables peut être évalué grâce à des facteurs tels que la proportion de ses clients ayant accès à des énergies propres ou les montants investis pour développer ce type d’énergies.» De nombreux critères qui dépendent de la situation des entreprises et qui ne permettent pas de se focaliser sur un ou deux indicateurs clés.

En parallèle, la plupart des sociétés de gestion qui proposent des fonds ISR ont mis en place des reportings extra-financiers mettant en lumière quelques indicateurs clés en particulier l’empreinte carbone. «Depuis 2016, tous nos fonds ISR intègrent un reporting d’impact, relève Pierre Valentin, président d’Ecofi Investissements. Nous publions pour nos fonds six indicateurs dont l’empreinte carbone, les créations d’emploi, la parité homme/femme et les comparons à notre univers d’analyse.» Mais d’autres critères sont également mis en avant par les gérants pour démontrer leur volonté d’avoir un impact. «Nous intégrons des critères d’exclusion par rapport au charbon, au nucléaire, au tabac etc. et surtout nous ne sommes pas tenus de suivre un indice de référence, avance Patrick Savadoux, responsable de la gestion solidaire chez Mandarine Gestion. Un gérant doit afficher ses convictions pour convaincre.» Cette démarche de convictions est notamment primordiale pour les sociétés de gestion qui s’adressent à la clientèle des particuliers. «La transformation de l’ISR classique en une approche fondée sur une démarche d’impact et thématique est importante lorsque nous nous adressons à des particuliers qui ne comprennent pas forcément les approches best in class et ont besoin que des critères concrets soient mis en avant», relève Pierre Valentin.

Les fonds solidaires, une spécificité française qui bénéficie de l’engouement pour la finance responsable

En France, il existe une catégorie spécifique de fonds à impact : les fonds solidaires. Ces derniers sélectionnent des entreprises dites solidaires c’est-à-dire disposant d’un agrément délivré par les autorités publiques. Pour l’obtenir, plusieurs conditions doivent être remplies : ces entreprises doivent être d’utilité sociale – l’objectif social étant intégré dans les statuts de l’entreprise –, les dirigeants et les salariés les mieux payés ne doivent pas avoir une rémunération dépassant sept fois le salaire minimum, ces entreprises ne doivent pas être cotées, etc. Certaines structures comme les entreprises d’insertion obtiennent de plein droit ce statut qui permet de bénéficier de financements solidaires et de subventions publiques. Les fonds solidaires constituent l’essentiel des fonds à impact non cotés en France. Ils bénéficient depuis quelques années de l’engouement actuel pour la finance responsable. «Nous surfons sur un changement profond de l’opinion publique depuis la crise financière de 2008, relève Frédéric Tiberghien, président de Finansol. L’épargne solidaire a aussi bénéficié de la loi de modernisation de l’économie de 2008 qui oblige les entreprises à proposer systématiquement un fonds solidaire dans la gamme de fonds accessibles aux salariés dans le cadre de l’épargne salariale. Ainsi depuis 15 ans, l’épargne solidaire a progressé de 15 à 20 % par an.» A fin 2017, les encours totaux en épargne solidaire avaient atteint 11,54 milliards d’euros contre 9,76 milliards d’euros un an auparavant.

Ces produits solidaires disposent de niveaux de risque et de rémunération variables. Au sein des fonds solidaires, il existe des différences importantes. Ainsi, les fonds solidaires dédiés à l’épargne salariale investissent-ils souvent en s’appuyant sur les grands acteurs reconnus du secteur comme la SIFA (société d’investissement de France Active). «Les sociétés de gestion spécialisées dans l’épargne salariale ont une obligation fiduciaire vis-à-vis de leurs clients et ne prennent pas de risques excessifs sur une durée de placement de cinq ans. Elles privilégient les PME déjà installées, relève Frédéric Tiberghien. Mais il existe d’autres types de financement solidaire – comme des financements en capital – orientés vers des entreprises en création avec des prises de risque plus élevées. Pour autant, il est intéressant de souligner que le taux de sinistralité est plus faible dans ce type de projets grâce à l’accompagnement des chefs d’entreprise que dans la création d’entreprises classique.»