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Grand débat low carbon

Le facteur climat s’impose dans les portefeuilles

Option Finance - 19 juin 2020 - Propos recueillis par Sandra Sébag

Finance verte, ISR, ESG

D’une année sur l’autre, les investisseurs institutionnels prennent des engagements de plus en plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique, tandis que les sociétés de gestion cherchent à faire évoluer leur process afin de répondre à leurs demandes. Elles leurs fournissent de nouveaux outils à chaque fois plus élaborés afin de prendre en compte la problématique du climat. En parallèle, les politiques d’engagement s’affirment afin de faire progresser les entreprises qui seraient maintenant sensibilisées à ces sujets. La réglementation européenne devrait parachever ces changements en imposant un nouveau cadre encore plus précis afin de prendre en compte le climat et l’ensemble des problématiques liées à l’ESG. Il reste encore tout de même à convaincre les particuliers ; ces derniers sont certes attentifs aux messages des scientifiques et des pouvoirs publics sur ces sujets, mais ils se posent encore la question de la conciliation entre la performance financière et les sujets ESG et climatiques. Enfin, les participants au Grand Débat d’Option Finance sur la thématique Low Carbon considèrent tous que la crise sanitaire actuelle constitue davantage un accélérateur de tendances qu’un frein aux investissements verts. Ceux-ci devraient même être favorisés par les plans de relance en Europe.

Quels sont vos objectifs en matière de climat ? Cherchez-vous à être en conformité avec l’accord de Paris ou avez-vous adopté une approche encore plus restrictive ?

Laurent Deborde, directeur du pôle innovation et développement au sein de la direction des gestions d’actifs de la Caisse des Dépôts : Nous visons un alignement à 1,5 degré. Cette politique a vocation à être appliquée à l’ensemble des portefeuilles de placements financiers de la Caisse des Dépôts dont les encours s’élèvent à près de 180 milliards d’euros. Aujourd’hui, nous ne disposons pas encore de mesures fiables qui nous permettent d’affirmer de façon certaine que nos portefeuilles sont bien alignés avec un objectif de 2 degrés ou de 1,5 degré. En revanche, nous sommes au travail pour nous mettre sur une trajectoire permettant d’atteindre cet objectif et cela sur l’ensemble de nos portefeuilles avec la même cible à 1,5 degré.

Sophie Rahm, responsable analyse ESG France chez Aviva Investors : Il faut distinguer en ce qui nous concerne les mandats que nous gérons pour le compte d’Aviva France et le reste de nos encours sous gestion. Dans le premier cas, nous travaillons en collaboration avec Aviva France pour faire en sorte d’atteindre un alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris. Par ailleurs, nous avons lancé en 2019 un fonds ouvert sur le thème du climat spécifiquement, Aviva Investors Climate Transition European Equity Fund. Notre ambition est à terme de rendre compte de la performance climatique de l’ensemble de nos encours sous gestion.

Marta Oudot, responsable pour la France de DNB Asset Management : Chez DNB AM, le climat est pris en compte au sein de certains fonds, plutôt qu’au niveau de l’ensemble de la société de gestion, même si nous nous sommes fixé des objectifs ESG qui s’appliquent à l’ensemble des fonds de la société de gestion, y compris l’exclusion du charbon. Le climat fait partie de nos préoccupations depuis longtemps : notre premier fonds sur le climat et l’environnement a été lancé il y a plus de trente ans et effectivement, à l’époque, l’ensemble des pays n’étaient pas encore parvenus à un accord sur ce sujet. Dans les pays du nord de l’Europe, les inquiétudes quant à l’évolution du climat sont présentes de longue date et de nombreuses initiatives ont été menées bien avant l’accord de Paris. Ce fonds lancé il y a plusieurs décennies existe encore aujourd’hui. Notre gamme a depuis été complétée avec d’autres fonds bas carbone notamment sur les actions nordiques et sur les obligations dans le cadre d’un fonds «global aggregate». Dans le cadre de notre fonds DNB Renewable Energy, l’approche consiste à investir dans des entreprises offrant des solutions pouvant contribuer à une amélioration du climat et de l’environnement. Nous partons du constat que deux tiers des émissions de CO2 proviennent du secteur de l’énergie, ce qui nous amène à investir dans les énergies renouvelables, mais aussi sur d’autres secteurs qui nous semblent importants pour le climat comme l’industrie et le bâtiment.

Xavier Desmadryl, responsable global de la recherche ESG et des PRI chez HSBC Global Asset Management France : Nous sommes extrêmement vigilants quant à l’empreinte carbone de l’ensemble de nos actifs sous gestion qui s’élevaient à plus de 500 milliards de dollars à fin décembre 2019. C’est ce qui explique que nous avons signé le protocole de Montréal dès 2015. Toutefois nous avions «devancé l’appel» en lançant dès 2008 un premier fonds sur la thématique du changement climatique. Il repose sur une sélection d’entreprises qui ont une influence positive sur le climat. En 2017, nous avons lancé deux fonds, l’un investi en actions, le second en obligations internationales, qui ont un objectif explicite, à savoir afficher une intensité carbone de 50 % inférieure à celle de leurs indices de référence respectifs, ce qui cadre bien avec les ambitions affichées par l’Accord de Paris. C’est encore plus vrai pour une stratégie lancée en 2018 qui est spécifiquement investie sur la thématique de la transition énergétique indispensable à la limitation du réchauffement climatique et qui bénéficie du label «Greenfin – France Finance Verte». Ce produit est relativement proche de la taxonomie verte qui va être mise en œuvre prochainement par l’Union européenne (UE). Plus généralement, nous avons conscience qu’il est nécessaire d’appréhender le changement climatique à travers les entreprises qui proposent des solutions et nous partons du principe que l’absence de prise en compte des émissions de carbone constitue un risque majeur. Nous sommes ainsi en train d’évoluer vers la prise en compte d’indicateurs avancés dans l’ensemble de la gestion. De même, nous devons progressivement converger vers un alignement des portefeuilles sur l’objectif d’un réchauffement contenu à deux degrés.

Riccardo Stucchi, responsable pour la France de Russell Investments : Russell Investments reconnaît l’importance, depuis de nombreuses années, d’une bonne connaissance des facteurs ESG et de leur intégration dans un processus de gestion rigoureux et systématique. Pour cette raison, nous sommes signataires de la charte PRI depuis en 2009, mais également du programme de changement climatique Carbon Disclosure Project (CDP) depuis 2010. En 2019, nous avons obtenu la notation A+ sur les 11 catégories qui composent le rapport annuel PRI sous l’égide des Nations Unies. Nous plaidons en faveur des meilleures pratiques et offrons des produits spécialisés tels que des portefeuilles à faible émission de carbone, des obligations vertes ou encore des solutions reposant sur l’«impact investing». Notre approche ESG et climat couvre environ un tiers des encours de la maison au niveau global, ce qui représente environ 85 milliards d’euros sur un total d’environ 300 milliards. Nous pouvons qualifier cette approche de parcours, initié comme mentionné précédemment depuis le début des années 2000. Nous avons intégré ces objectifs et nous les renforçons progressivement. Les nouvelles stratégies que nous lançons maintenant prennent en compte systématiquement les critères ESG. Nous ne mentionnons pas explicitement l’accord de Paris ou un objectif de réchauffement contenu à 1,5 ou à 2 degrés, mais le climat fait partie des critères ESG. Nous intervenons pour le compte d’investisseurs, de ce fait, les encours ESG ne sont pas captifs. Nous sommes donc à l’écoute et dans une logique d’accompagnement de nos clients. Nous travaillons par exemple actuellement sur nos stratégies illiquides et avons intégré des objectifs ESG pour celles-ci. Il s’agit pour nous d’un axe important de développement.

Jean-Yves Wilmotte, manager chez Carbone 4 : Les approches que vous venez d’énumérer correspondent à ce que l’on retrouve sur le marché de la gestion d’actifs en France où les investisseurs institutionnels prennent des engagements globaux ambitieux, tandis que les sociétés de gestion cherchent à faire évoluer leur process afin de répondre à leurs demandes et fournissent de nouveaux outils à chaque fois plus élaborés en matière de climat.


Quelles méthodologies employez-vous ? Ont-elles évolué ces derniers mois ?

Laurent Deborde : Notre méthodologie repose sur plusieurs piliers. Le premier relève de l’exclusion du charbon thermique. Nous n’investissons pas dans les sociétés dont plus de 10 % du chiffre d’affaires est lié au charbon thermique (le seuil a été récemment durci : il était jusqu’en 2019 à 20 %). Deuxièmement, l’empreinte carbone : nous réduisons depuis plusieurs années de façon drastique l’empreinte carbone de nos portefeuilles en considérant les «scopes 1 et 2». Troisièmement l’engagement : nous nous appuyons sur un dialogue bilatéral avec les entreprises afin de les faire évoluer vers une démarche vertueuse en termes d’émissions de carbone et qu’elles convergent vers un objectif de réchauffement climatique contenu à 1,5 degré ou au maximum à 2 degrés. Nous rejoignons aussi des initiatives collectives. Parmi les évolutions récentes, nous figurons parmi les fondateurs de la «Net Zero Asset Owners Alliance» (AOA). Dans le cadre des groupes de travail de l’AOA sont abordés les méthodes d’alignement et la question de la prise en compte du scope 3, sujet complexe mais incontournable à terme pour véritablement prendre en compte l’empreinte carbone des investissements. En fait, la participation à l’AOA donne un contenu concret à notre objectif de 1,5 degré : la cible de zéro gaz à effet de serre en 2050. Pour avancer sur tous ces sujets de façon collaborative, nous avons aussi lancé une initiative avec un groupe d’investisseurs institutionnels afin de dialoguer avec les sociétés de gestion. Elle repose sur un appel d’offres auprès des sociétés de gestion afin de créer des fonds spécialisés sur la thématique du climat : c’est l’initiative «Objectif Climat». Il s’agit dans ce cadre d’essayer de mobiliser les sociétés de gestion sur ces sujets et d’évaluer avec elles les meilleures pratiques dans ce domaine. Enfin, j’aimerais souligner un autre changement notable, à savoir la prise en compte des objectifs du développement durable (ODD). Nous voulons inscrire notre démarche ESG dans ces objectifs et cela vaut aussi pour la dimension climat. Il s’agit là encore de prendre en compte la complexité du sujet en le combinant avec différents objectifs.

Sophie Rahm : Pour la majorité de nos mandats assurantiels, nous avons mis en place des exclusions ainsi que des objectifs de réduction de l’empreinte carbone (scopes 1 et 2) qui constituent maintenant une métrique relativement bien maîtrisée par tous. A elles seules, ces mesures ne permettent toutefois pas d’adopter des objectifs d’alignement de température, elles ne peuvent donc pas constituer les seuls outils utilisés. De la même façon, un volet important de notre stratégie climat repose sur  notre politique d’engagement. Elle a été renforcée l’an dernier avec le lancement d’un fonds sur le thème de la transition climatique. Nous sommes aussi parties prenantes de nombreuses initiatives de place et/ou internationales (dont TCFD, Task Force on Climate-related Financial Disclosures, et UNEP FI, United Nations Environment Programme Finance Initiative) qui visent à fournir aux investisseurs des outils innovants leur permettant de mesurer et de publier des indicateurs climats pertinents et standardisés. C’est pourquoi nous portons une attention particulière à l’amélioration des informations communiquées à nos clients qu’il s’agisse d’institutionnels ou de particuliers. Nous avons aussi diversifié nos fournisseurs de données afin d’être en capacité par exemple, de mieux mesurer la température des portefeuilles, ce qui correspond aux attentes des investisseurs. En ce qui concerne les émissions de scope 3, cela reste un challenge pour l’industrie de la gestion d’actifs, en particulier dans le cadre d’un portefeuille consolidé qui combine plusieurs classes d’actifs. Chez Aviva Investors, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur deux experts du climat en interne pour affiner notre méthodologie.

Marta Oudot : Nous avons aussi recours à des outils comme les exclusions. A ce titre, nous ne sommes pas investis dans les sociétés dont le charbon représente plus de 30 % des revenus par exemple. Nous avons également développé une politique d’engagement auprès des entreprises qui constitue un outil très important. En ce qui concerne l’empreinte carbone, nous avons commencé à la mesurer en 2016 sur les fonds actions et en 2019 sur les fonds obligataires en nous appuyant sur le protocole GHG (GreenHouse Gas) qui intègre les scopes 1 et 2. Par contre, en ce qui concerne le scope 3, cela reste très limité en raison de l’absence des données déclarées par les entreprises. Du point de vue des investisseurs, nous avons pu constater les limites des méthodologies reposant sur l’empreinte carbone ; en effet, elles privilégient une approche fondée sur l’exclusion alors que nous sommes convaincus que nous devons aussi mener une démarche inclusive. C’est pourquoi nous venons d’établir un calcul et un reporting sur les «émissions évitées» (avec la collaboration d’ISS) qui consiste à démontrer la quantité d’émissions évitées pour chaque million d’euros investi. De cette façon, nous ne nous contentons pas d’exclure les secteurs les plus polluants, mais nous intégrons aussi ces secteurs dans une démarche de progrès.

Xavier Desmadryl : D’un point de vue méthodologique, notre approche est assez semblable à ce qui a déjà été présenté. Nous mesurons l’empreinte carbone à travers les scopes 1 et 2, mais ils constituent pour nous principalement un indicateur de risque. Dans cette perspective, nous nous appuyons sur un indicateur considérant l’intensité carbone, c’est-à-dire le volume des émissions de carbone rapporté au chiffre d’affaires, ce qui permet de comparer les modèles d’entreprises en faisant abstraction des effets de taille. Notre stratégie d’engagement actionnarial est aussi très importante et très développée. Nous participons également à des démarches collectives d’investisseurs initiées notamment dans les pays anglo-saxons. Nous sommes à ce titre très impliqués dans l’Institutional Investors Group on Climate Change (IIGCC) et figurons parmi les initiateurs de l’action Carbon 100+ visant à promouvoir la prise en compte des problématiques climatiques, notamment le reporting des émissions de gaz à effet de serre, auprès des entreprises les plus émettrices de la planète. En matière d’engagement, nous sommes ainsi très impliqués et nous soutenons notamment les résolutions d’actionnaires qui visent à renforcer les informations sur les émissions de carbone et à mettre en place une véritable stratégie bas carbone. A l’avenir, nous souhaitons aller au-delà des mesures de risque et regarder les opportunités, nous voulons également parvenir à mesurer plus finement nos politiques d’alignement sur les objectifs de réchauffement climatique. Par ailleurs, le plan mis en place par la Commission européenne (CE) nous amène à espérer de nombreuses évolutions, notamment le passage des données de première génération qui correspondent aux scopes 1 et 2 aux données de deuxième génération comme la mesure des émissions évitées ou la mesure de l’alignement 2 degrés via la gestion du budget carbone. Cette dernière mesure la différence entre émissions réelles et «émissions optimales», permettant la limitation du réchauffement climatique, en ligne avec l’accord de Paris. Le dernier point que je souhaite souligner concerne les marchés émergents. Nous voulons favoriser l’intégration dans les marchés émergents de problématiques liées au climat. Nous venons dans cette perspective de lancer avec l’IFC (International Finance Corporation) un fonds investi sur des «green bonds» émis par des acteurs du monde émergent. Nous avons ainsi levé 474 millions de dollars de capitaux pour soutenir des investissements diversifiés et respectueux du climat dans les pays en développement.

Riccardo Stucchi : L’approche méthodologique que nous avons développée est en lien avec notre statut de multigérant très diversifié sur l’ensemble des classes d’actifs et sur toutes les régions géographiques. Dans ce cadre, nous collaborons avec de très nombreux gérants externes. Les fondements de notre approche sont quantitatifs car cela nous permet de sélectionner des fonds et des titres de façon optimale et efficace ; en effet, même si notre équipe est importante, elle ne peut analyser l’ensemble de notre univers d’investissement au niveau mondial. Notre méthodologie intègre par ailleurs les éléments déjà évoqués comme l’exclusion. A ce titre, tous nos fonds ouverts européens excluent les fabricants d’armes controversées ou encore le tabac. Nous analysons aussi de près les investissements dans les énergies fossiles et la capacité des entreprises dans les différents sous-jacents à s’engager dans les énergies renouvelables. Nous associons à ces premiers filtres quantitatifs une méthodologie propriétaire qui se fonde sur la qualité de l’information. Nous nous sommes appuyés sur la recherche de l’Université de Harvard qui montre qu’une partie seulement des facteurs a un impact réel et est pertinente, dans la mesure où ces facteurs permettent aussi de générer de la performance dans un portefeuille. Notre univers est ainsi réduit à environ 45 facteurs qui ont une matérialité. Nous pouvons à partir de ces facteurs analyser les données d’une façon qualitative afin d’enrichir les portefeuilles. Notre approche est donc double : d’abord quantitative, puis qualitative, cette deuxième partie étant notamment utilisée dans le cadre de notre stratégie d’engagement auprès des entreprises, mais aussi auprès des gérants que nous sélectionnons.

Jean-Yves Wilmotte : Depuis quelques années déjà, Carbon 4 Finance fournit des données climatiques prenant en compte le scope 3. De même, nous fournissons une mesure de l’alignement sur une trajectoire climatique. Nous sommes actuellement en train de travailler à affiner la mesure de l’alignement et du risque de transition. Par ailleurs, nous constatons maintenant que la plupart des investisseurs et des gérants utilisent les scopes 1 et 2. En ce qui concerne le scope 3, il est de plus en plus intégré par les fournisseurs de données. Cependant, les approches sont assez différentes, certaines sont macro, d’autres s’inscrivent plutôt dans une démarche bottom-up et s’attachent à comprendre l’ensemble des flux physiques des entreprises, ce qui permet donc une approche beaucoup plus fine. Sur l’alignement avec des trajectoires climatiques, il existe aussi des approches très différentes selon les acteurs.


Quelles sont les principales difficultés pour évaluer le scope 3 ?

Laurent Deborde : La complexité du scope 3 relève d’un risque de double comptage qui est bien connu. Mais plus largement, pour aligner les portefeuilles avec les accords de Paris, au-delà du calcul d’une simple empreinte carbone intégrant les scopes 1 et 2, des méthodologies différentes émergent, qu’il s’agit d’expérimenter voire d’harmoniser. Nous essayons dans cette perspective de réaliser des travaux collaboratifs entre investisseurs institutionnels afin d’élaborer une norme climat. L’appel d’offres sur les fonds sur le thème du climat, déjà mentionné, entre dans cette logique. Nous avons demandé aux gérants de nous présenter leur approche sur le climat y compris à travers l’analyse du scope 3 afin d’essayer de déterminer les méthodologies qui nous semblent les meilleures. Nous devrions rester investis sur les fonds sélectionnés sur une longue période afin d’analyser leur résistance à l’épreuve des faits.

Sophie Rahm : Nous restons vigilants sur l’utilisation généralisée des émissions de scope 3 en raison notamment des possibles multiples comptages, mais nous observons aujourd’hui que les sociétés s’équipent de plus en plus pour pouvoir répondre à nos attentes fortes sur ce point. Nous menons ces analyses en priorité dans le cadre de notre fonds Aviva Investors Climate Transition European Equity pour lequel nous avons développé des instruments de mesure plus pointus qui vont au-delà du calcul de l’intensité carbone.

Jean-Yves Wilmotte : Il faut souligner que déjà entre le scope 1 et le scope 2 un double comptage intervient. Il ne doit donc pas constituer un frein à l’utilisation du scope 3 car en son absence, une grande partie des informations n’est pas prise en compte.


Vous avez tous mentionné les stratégies d’engagement (dialogue avec les émetteurs) comme un facteur important des stratégies sur le climat. Ces dernières ont-elles été renforcées ces derniers mois ?

Xavier Desmadryl : Les stratégies d’engagement sont très importantes et elles le sont d’autant plus pour nous car nous sommes très investis sur les marchés émergents. La prise en compte des problématiques climat dans les marchés émergents reste encore très hétérogène de notre point de vue. C’est pourquoi nous nous sommes inscrits dans un premier temps dans une phase d’éducation notamment concernant la mesure, puis le reporting des émissions et de l’intensité carbone liés aux scopes 1 et 2, prônées par le TFCD (Task Force on Climate-Related Financial Disclosure) conduite par Mike Bloomberg et Mark Carney. Maintenant nous sommes de plus en plus dans une logique où nous devons accompagner la transition. Nous intervenons dans le cadre des assemblées générales (AG), mais nous menons aussi des dialogues en amont avec les entreprises afin de les inciter dans la mesure du possible à faire évoluer leur stratégie et à réduire leur consommation d’énergie. Nous discutons régulièrement par le biais de notre bureau à Hong Kong avec des entreprises chinoises, nous essayons de les accompagner afin qu’elles réduisent leur consommation d’énergie et «verdissent les bâtiments» qu’elles utilisent car c’est un bon moyen pour diminuer les émissions de carbone.

Sophie Rahm : Nos politiques d’engagement vont bien au-delà du climat. Ces dernières années, nous avons pu constater qu’au-delà de l’ESG, les entreprises avec lesquelles nous dialoguons ont placé la thématique du climat au cœur de leurs priorités stratégiques. C’est vrai dans le secteur de l’énergie, mais pas seulement. Les enjeux de transition énergétique concernent toutes les sociétés et tous les émetteurs. Le changement climatique va affecter toutes les entreprises, elles doivent toutes adapter leurs stratégies pour faire face à ce risque, tout en s’engageant à réduire leurs émissions de carbone. Nous disposons en interne de deux analystes experts sur le climat qui accompagnent les gérants dans leur dialogue actionnarial et guident notre activité d’engagement et de vote. Si toutes les sociétés de gestion et les institutionnels étaient aussi actifs et exigeants, les sociétés ne pourraient s’exonérer d’avancer significativement sur ce sujet. En Europe, où Aviva Investors France déploie l’essentiel de ses investissements, les entreprises font plutôt partie des bons élèves, mais nous nous devons de maintenir la pression.

Laurent Deborde : Nous considérons que l’engagement est majeur, nous accordons ainsi une grande importance au dialogue avec les entreprises. En 2019 par exemple nous avons lancé une grande enquête auprès de 73 sociétés qui représentent 80 % de l’empreinte carbone de nos portefeuilles actions et obligataire corporate. Le directeur général de la Caisse des Dépôts a écrit à toutes ces sociétés et leur a indiqué l’importance que nous accordions au climat et la nécessité de réduire leurs émissions dans la perspective de s’inscrire dans un scénario de réchauffement climatique contenu. Nous avons obtenu un taux de réponse élevé, notamment pour les sociétés pour lesquelles le climat constitue un enjeu majeur. Les réponses fournissent une matière riche pour les gérants dans leur dialogue avec les sociétés sur le sujet climat.

Marta Oudot : L’engagement fait partie des quatre piliers ESG de notre démarche chez DNB AM. Cette stratégie gagne aussi en importance car maintenant les sociétés sont davantage à l’écoute des investisseurs. Il y a plusieurs façons de mener une politique d’engagement. Elle peut se faire de façon proactive, de façon réactive (dans le cadre par exemple de controverses) ou encore à travers le vote. Nous travaillons dans les trois domaines avec une attention particulière sur l’engagement proactif. Nous dialoguons avec les sociétés de façon structurée en définissant un objectif avec des étapes précises afin de mesurer les progrès réalisés. Le climat est l’un des thèmes les plus importants abordés avec les entreprises.

Riccardo Stucchi : Nous sommes en contact régulier avec les sociétés dans lesquelles nous investissons avec pour objectif de promouvoir les changements qui protègent et améliorent les droits, la valeur et les intérêts des actionnaires. Grâce à une approche à multiples facettes de notre processus d’investissements, nous tirons parti de nos relations avec les entreprises pour utiliser plusieurs niveaux d’engagement auprès d’elles. Ceux-ci peuvent être classés en trois groupes distincts : l’engagement collaboratif avec et par l’intermédiaire de nos sous-gérants ; les engagements des fournisseurs de services de procuration (proxy voting) et des participants au marché ; et les engagements individuels auprès des entreprises. Russell Investments continue par ailleurs à faire évoluer sa pratique d’engagement afin d’accroître son impact. En 2019, nous avons déployé nos efforts en six catégories : rémunération, indépendance/responsabilité, diversité, gestion de l’environnement, rapport sur les risques climatiques et cybersécurité. L’an dernier, environ 50 % de nos engagements étaient liés à la gouvernance, 30 % à l’environnement et 20 % aux questions sociales. Dans ce cadre, le risque climatique et les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont été le sujet de discussion dans près de 20 % des cas traités. Notre programme s’articulait autour de la sensibilisation, d’une surveillance adéquate et de l’importance d’une transparence/divulgation accrue de l’information. Bien que les entreprises reconnaissent de plus en plus l’importance des risques climatiques et de la publication volontaire de rapports, il s’agit d’un domaine dans lequel elles peuvent encore s’améliorer. Autre sujet important pour Russell Investments : la défense de la diversité au sein des conseils d’administration, des directions et des effectifs. Elle a représenté l’an dernier environ 8 % de nos engagements totaux. Début 2020, nous avons apporté notre soutien à l’initiative «Climate Action 100+» en tant qu’investisseur signataire. Il s’agit d’une initiative d’investisseurs visant à s’assurer que les grandes entreprises mondiales émettrices de gaz à effet de serre prennent les mesures nécessaires pour lutter contre le changement climatique. La liste des entreprises ciblées comprend 100 émetteurs d’importance systémique, qui représentent les deux tiers des émissions industrielles annuelles mondiales, ainsi que plus de 60 autres entreprises ayant la possibilité de favoriser la transition vers une énergie renouvelable.


Avez-vous mené des stress tests sur les portefeuilles ?

Laurent Deborde : Notre direction des risques a intégré une dimension climat dans des stress tests dès 2016. Mais le sujet présente des difficultés méthodologiques. Par exemple, cet exercice est intéressant sur le risque souverain et sur le risque crédit, mais il bute sur la comparaison entre deux horizons : l’horizon prudentiel et réglementaire qui relève d’un risque de défaut à un an et le risque climat qui se situe à long terme. Il faut faire entrer le risque climat dans cet horizon plus court – ce qui n’est pas facile.

Xavier Desmadryl : Nous avons encore besoin d’avancées méthodologiques ; cela étant, nous y avons contribué en menant des travaux tant sur la partie actions que sur la partie crédit. Nous avons ainsi essayé d’analyser en partenariat avec le bureau de recherche Vivid Economics quel serait l’impact du changement climatique en fonction de différents scénarios sur la valorisation des actions et sur celle du crédit. Si ces calculs restent encore expérimentaux, ils vont bientôt devenir une nécessité. En tant que gérants d’actifs, nous travaillons en effet prioritairement pour des investisseurs institutionnels qui ont l’envie et la nécessité sur le moyen-long terme de mesurer l’intégralité de leurs risques. Le risque climatique est un risque réel et nous devons nous mettre en situation de le mesurer rapidement. Sur les classes d’actifs conventionnelles, y compris sur les ETF qui ne sont qu’une réplication synthétique de paniers d’actions, cela devrait se faire rapidement, mais la difficulté portera sur les classes d’actifs non cotées comme le «capital investissement» (private equity) ou encore les «loans», parce que nous manquons d’informations sur ces actifs ; il va falloir constituer une analyse ad hoc.

Marta Oudot : Chez DNB AM, nous avons commencé à travailler sur ce sujet en participant au projet pilote de l’UNEP FI en 2018. Il s’agit de tests de scénarios pour analyser les risques climatiques pour différentes classes d’actifs. En collaboration avec Carbone Delta, nous avons commencé à utiliser la «value at risk climatique» afin de quantifier les coûts et les risques/opportunités liés au climat. Nous avons testé nos fonds climat pour les scénarios à 1,5 degré et à 2 degrés et 3 degrés, et dans l’ensemble, les résultats ont été conformes à nos attentes. Nous avons observé une «value at risk climatique» positive pour ces fonds, ce qui implique que l’impact global des portefeuilles est positif. Nous constatons aussi que plus l’adoption d’une politique climatique est tardive, plus les coûts associés sont élevés. Cela prouve combien il est important de réagir tôt.

Sophie Rahm : En ce qui concerne les mandats gérés pour l’assureur, les stress tests ont été menés par le groupe. Nous avons aussi utilisé la mesure de Climate VaR de Carbone Delta, et envisagé différents scénarios : 1,5 degré, 2, 3 et 4 degrés sur l’ensemble des portefeuilles de l’assureur. L’enjeu pour nous, société de gestion, est de pouvoir utiliser ces méthodologies relativement nouvelles. Nous nous appuierons dans un second temps sur ce travail pour être en mesure de l’appliquer à l’ensemble de notre périmètre sous gestion. Mais pour l’instant, ce sont principalement les assureurs qui sont à la manœuvre sur ces aspects de stress tests.

Jean-Yves Wilmotte : L’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) a récemment publié les éléments réglementaires à destination des compagnies d’assurances et des banques pour évaluer le risque climat. Le stress test climat est la prochaine grande étape. Selon moi, il ne doit pas s’arrêter à des effets sectoriels, mais bien prendre en compte la capacité de chaque entreprise à traverser une transition vers un monde moins carboné. En effet, au sein de chaque secteur, il y a des bons et des mauvais élèves.


La prise en compte du facteur climat peut-elle concerner l’ensemble des classes d’actifs, y compris les actifs non cotés ?

Jean-Yves Wilmotte : Un des chantiers qui nous mobilise actuellement est celui sur les actifs réels et l’extension de la prise en compte du climat à ces classes d’actifs, en particulier les infrastructures, mais aussi l’immobilier à travers l’initiative 2infrachallenge. Concernant l’ambition des fonds non cotés, nous avons récemment travaillé sur deux fonds en private equity et en immobilier avec des objectifs ambitieux de transformation des actifs pour les amener sur une nouvelle trajectoire. Ceci a été rendu possible parce que les investisseurs avec lesquels nous travaillons sont majoritaires ou disposent d’une part importante du capital des sociétés qui mènent ces projets. Jusqu’à présent, nous avions essentiellement analysé des actifs illiquides ; maintenant, nous entrons dans une nouvelle phase de transformation des actifs. Un des aspects spécifiques des actifs réels est qu’ils réclament d’élaborer des scénarios localisés, permettant de remettre l’actif dans son contexte géographique.

Riccardo Stucchi : Le secteur des infrastructures est en lien avec des secteurs très émetteurs de carbone comme le ciment ou encore les services aux collectivités locales. Il semble donc assez naturel d’intégrer la notion de climat à leur analyse. Plus généralement, en ce qui concerne les actifs illiquides comme les infrastructures, le capital investissement ou encore la dette privée, l’analyse climat est fondamentale. Il est vrai que sur ces actifs, il existe moins d’informations publiques, elles sont de plus difficiles à comparer, les aspects qualitatifs sont donc très importants. Mais l’ensemble des stratégies illiquides se prêtent bien par nature à une analyse ESG, qu’il s’agisse du «low carbon» ou d’une autre approche, car ce sont des investissements à long terme, supérieurs à 10 ans, pour lesquels le risque climatique peut se matérialiser. L’analyse fondamentale est par ailleurs plus importante dans les actifs illiquides que dans les actifs liquides et repose sur des modèles plus complexes et élaborés. Pour cela, nous avons fait le choix de ne pas séparer les équipes d’analyse ESG des équipes d’analyse quantitative et fondamentale. Elles sont totalement intégrées de façon à être cohérents.

Sophie Rahm : En ce qui nous concerne, le terrain des actifs non cotés est tout aussi pertinent pour exprimer des objectifs climatiques. En effet, les investissements d’infrastructure, de dette privée ou encore immobiliers offrent autant d’opportunités pour favoriser la transition énergétique du fait de la nature des activités financées.

Laurent Deborde : Il me semble en effet que la nature même des actifs réels (infrastructures, immobilier) les rend plus faciles à évaluer, dans la perspective de l’alignement, que les grandes sociétés cotées, en particulier les multinationales qui disposent d’activités très diverses. Certaines activités d’une multinationale peuvent être alignées avec un objectif à 2 degrés, d’autres pas. Leur analyse est relativement complexe par rapport à des actifs simples ou à de petites sociétés non cotées. A contrario, une infrastructure, un programme immobilier ou encore une société non cotée détenue par un fonds d’investissement peuvent être plus faciles à analyser et surtout, nous pouvons en tant qu’investisseur les accompagner plus directement – ou les faire accompagner dans le cas de fonds dans une démarche vertueuse en termes d’alignement.

Xavier Desmadryl : La démarche n’est pas forcément facile, mais il faut la mener. Ça me rappelle les Principes de l’Equateur qui imposaient aux banques et aux grands investisseurs de prendre en compte les critères ESG dans les grands projets en particulier dans les financements d’infrastructures – barrages, réseaux routiers, centrales électriques – car ceux-ci peuvent avoir un impact important sur l’environnement ou encore le social. Plus récemment, nous avons aussi franchi une étape importante avec la codification du marché des «green bonds» à travers la mise en œuvre des Principes pour les «green bonds», définis par l’ICMA (International Capital Markets Association), qui permettent de définir précisément dans quel type de projets nous investissons, dans quelle mesure les fonds levés vont réellement avoir une nature ou un impact «verts».


Le climat constitue-t-il un facteur discriminant dans le cadre de la sélection des sociétés de gestion par les investisseurs et les sélectionneurs de fonds ?

Laurent Deborde : Aujourd’hui, au sein de nos gestions d’actifs, qu’il s’agisse de sélection de fonds d’actifs cotés ou non cotés, les critères ESG sont pris en compte aussi bien au niveau de la société de gestion que des fonds. Une note interne insuffisante disqualifie le fonds.

Marta Oudot : Nous sommes parfaitement d’accord avec vous. L’ESG est effectivement devenue incontournable pour la plupart des sélectionneurs et le climat fait partie de ces critères. En revanche, le climat seul n’est pas encore un critère discriminant. Avec la taxonomie, les critères vont certainement encore évoluer.

Sophie Rahm : Les aspects climatiques et la manière dont les sociétés de gestion s’emparent de ces enjeux sont devenus incontournables pour les investisseurs institutionnels qui se voient contraints de démontrer leur engagement à la lumière des obligations de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTE) et particulièrement au vu de l’article 173. Cela concerne tant l’offre de fonds climatiques que la capacité des sociétés de gestion à démontrer l’intégration des considérations climatiques dans leur gestion au quotidien.

Riccardo Stucchi : Le marché est segmenté. L’analyse ESG est déterminante pour le marché des institutionnels, en particulier en Europe. Cependant, toute l’Europe n’a pas acquis le même niveau de maturité ; de même, il faut introduire des distinctions entre d’une part le monde des assureurs, qui est très impliqué en matière de lutte contre le réchauffement climatique, ainsi que les entités gouvernementales, et d’autre part les autres institutionnels. Mais globalement, le marché institutionnel en Europe est très réceptif à l’ESG et à la problématique climat. A contrario, les particuliers sont attentifs aux messages des scientifiques et des pouvoirs publics sur ces sujets, mais ils se posent la question de la conciliation entre la performance financière et les sujets ESG et climat. Est-ce qu’il faut arbitrer entre les deux ou pas ? Il faut par conséquent faire de la pédagogie vis-à-vis des particuliers sur la notion de performance.

Marta Oudot : Au niveau des sélectionneurs de fonds, il semble que pour répondre à la difficulté de promouvoir l’ESG auprès des particuliers, ils optent plutôt pour des fonds thématiques sur ce segment que pour des fonds «best in class» qui sont plutôt abscons.


La thématique du climat ne constitue-t-elle pas un atout pour parler aux particuliers ?

Sophie Rahm : Nous avons renforcé notre offre de fonds labellisés (ISR, LuxFlag, etc.) destinée au grand public tout au long de l’année 2019. Cette évolution s’est accompagnée du lancement d’une offre thématique, notamment sur le climat et les ODD (objectifs de développement durable). Nous notons que sur le terrain, ces fonds nécessitent une grande pédagogie car les craintes liées aux performances persistent, même si ces dernières ne sont pas justifiées sur le long terme. La crise pandémique récente a d’ailleurs généré de nombreuses études qui mettent en lumière la résilience des actifs ESG. Nous sommes conscients de la nécessité d’accompagner encore les épargnants sur ces produits en termes d’éducation financière, mais aussi en termes de reportings.

Xavier Desmadryl : Nous avons fait un gros effort de pédagogie, non seulement vis-à-vis des clients, mais aussi et surtout vis-à-vis des conseillers financiers. Nous avons en effet constaté qu’ils étaient dans un premier temps relativement frileux sur ces produits et aussi qu’ils jouent un rôle de prescripteurs absolument majeurs auprès des clients particuliers. Il a fallu leur expliquer que les clients finaux ne perdraient pas en performance et qu’au contraire cette gestion était plus prudente puisqu’elle mettait l’accent sur l’anticipation des tendances futures et l’optimisation de la maîtrise des risques. Cet effort a payé, ils ont été convaincus de la pertinence de cette approche d’investissement responsable et cela d’autant plus que nous disposons de fonds avec de très longs historiques de performance. Nous possédons par exemple un fonds obligataire qui possède un historique de 16 ans. Celui-ci surperforme sa classe d’actifs. Même constat pour un fonds actions zone euro qui lui a un historique de performance très convaincant de 19 ans… Investir sur ces thématiques sur la durée est donc bien un choix gagnant sur le long terme. Toutefois, notre exposition internationale nous permet de mesurer que la perception n’est pas la même partout. Nous constatons en effet des différences culturelles : en Europe les comportements ne sont pas totalement homogènes, l’Europe du Nord étant traditionnellement en avance par rapport à l’Europe du Sud ; mais aux Etats-Unis, en ce qui concerne la clientèle des particuliers, nous en sommes au tout début. En Asie, les clients particuliers s’intéressent aux fonds thématiques et notamment aux fonds à bas carbone. Ils marchent très bien en Asie et cela d’autant plus que ces thématiques surperforment depuis le début de la crise sanitaire. Ces approches sont beaucoup mieux comprises que les approches ISR best in class, qui en revanche sont privilégiées en France ou en Belgique par exemple. Plus globalement, il est important de souligner que depuis deux ou trois ans, les fonds ESG et ISR thématiques constituent notre principale source de collecte auprès de la clientèle institutionnelle, mais aussi de la clientèle des particuliers.

Riccardo Stucchi : Du fait de leur succès en termes de collecte, mais aussi de la nécessité de convaincre les particuliers qu’il est possible de concilier ESG et performance, nous nous attendons à une transformation massive des fonds existants en fonds intégrant des critères ESG. Les fonds aujourd’hui qui performent bien seront transformés en fonds ESG. Ils continueront à bien performer, auront la même clientèle et prélèveront les mêmes frais de gestion.

Laurent Deborde : Nous ne sommes pas directement en contact avec les particuliers, mais c’est d’eux que vient l’épargne des livrets réglementés qui constituent une part significative des actifs que nous gérons. La thématique climat est critique pour la collectivité ; la plupart des épargnants y sont très attachés : ils doivent savoir que leur épargne est gérée en prenant en compte cette thématique, et c’est bien le cas dans nos gestions.


Quel est le rôle de la réglementation européenne (taxonomie verte, green bonds, indices sur le climat, etc.) ? Peut-elle modifier le marché de la gestion d’actifs ?

Marta Oudot : L’impact de la réglementation devrait être important. La taxonomie va obliger les entreprises et les investisseurs à être plus transparents, mais avant tout, elle va protéger les investisseurs contre le «greenwashing» car elle va les aider à faire la différence entre ce qui est vert, ce qui contribue à la transition énergétique et ce qui ne l’est pas. Aujourd’hui, un fonds bas carbone qui n’investit que dans la santé ou la technologie ne pourra plus être considéré comme tel. La réglementation va aussi jouer un rôle crucial pour identifier les secteurs clés qui contribuent au développement durable. De notre côté, nous sommes en train de mettre en place la structure pour être alignés avec la taxonomie. Nous sommes en train de catégoriser les fonds et nous travaillons aussi sur les nouveaux reportings.

Laurent Deborde : La réglementation a joué un rôle moteur et va continuer de le faire. En plus d’obliger, elle crée une référence, une norme, dans un univers où celles-ci ont du mal à émerger. Par exemple les nouveaux indices climat constituent non seulement des règles de construction d’indice, mais plus largement des méthodes de gestion de portefeuille qui sont évidemment utilisables en gestion passive, mais aussi en gestion active ou tiltée. Autre exemple, la référence aux dépenses d’investissement, les «capex». Les demandes réglementaires sur celles-ci vont, j’en suis sûr, augmenter largement la disponibilité pour les sociétés cotées de ces données cruciales et aujourd’hui trop rares.

Sophie Rahm : Nous sommes en contact avec différents fournisseurs de données qui sont tous actifs sur le sujet de la taxonomie afin de mettre à disposition ces nouvelles informations aux investisseurs. Il est relativement facile de déterminer les activités qui sont éligibles à la taxonomie verte ; en revanche, l’alignement et la mesure de l’alignement sont des notions plus complexes. Les sociétés de gestion ne pourront pas traiter à elles seules le volume d’informations requis sur tout l’univers d’investissement. Nous devrons recourir à des fournisseurs de données externes qui nous délivreront ce type d’informations. C’est un énorme chantier, d’autant qu’il n’est pas le seul : s’ajoutent les contraintes liées à la directive NFRD (Non Financial Reporting Directive) et la création de nouveaux indices de référence climatiques.

Jean-Yves Wilmotte : Sur la partie climat, nous sommes en train d’adapter nos méthodologies notamment pour être en ligne avec la taxonomie. De même, sur les indices, nous recevons beaucoup de demandes d’accompagnement de la part de fournisseurs de données, mais aussi de promoteurs d’ETF. La normalisation promue par l’Union européenne va être source d’engouement pour intégrer le climat dans la gestion passive.


La crise sanitaire peut-elle modifier la donne ?

Sophie Rahm : Au tout début de la crise, des voix se sont élevées pour demander par exemple que les réglementations environnementales et sociales soient assouplies afin de faciliter le redémarrage de l’économie. Ces voix ont perdu de leur résonance à mesure que la crise avançait. L’Union européenne est toujours très mobilisée sur ces sujets. De même que de nombreuses sociétés se sont engagées en faveur d’une relance verte. L’engagement en faveur de l’ESG et du climat semble donc en sortir renforcé. La crise sanitaire devrait, selon nous, constituer un catalyseur bien plus qu’un frein.

Marta Oudot : Nous pensons que la crise de Covid-19 impactera fortement le système. Jusque-là, le focus était sur les plans de sauvetage économique. Quand les gouvernements vont se tourner vers les programmes de relance économique, les industries vertes seront favorisées. Le plan de relance de la Commission européenne devrait intégrer des investissements massifs pour les énergies renouvelables ou encore la rénovation des bâtiments. La crise devrait ainsi renforcer les investissements dans l’environnement et en faveur du climat.

Xavier Desmadryl : De notre côté, nous considérons que la crise due au Covid-19 constitue un révélateur et un accélérateur de tendances. Effectivement, les problématiques environnementales ne vont pas passer au second plan comme nous aurions pu le croire au début. Au contraire, s’il y a un plan de relance, il sera vert. Ce serait absurde de vouloir dissocier la relance économique de la transition énergétique. Par ailleurs, cette crise a aussi montré la nécessité de relocaliser certaines activités, tendance qui s’amorçait déjà. Ajoutons que le confinement mondial a consacré l’émergence du télétravail, contribuant à une réduction drastique des trajets domicile-travail et de l’activité industrielle, ce qui a engendré une diminution de la pollution, effet que tout le monde a sans doute apprécié. Mais j’aimerais vraiment insister sur le fait que l’environnement n’est certainement pas le seul critère à prendre en compte. En effet, la crise sanitaire s’est transformée en une crise économique et sociale majeure. Nous commençons déjà à enregistrer des faillites. Le taux de chômage aux Etats-Unis atteint un niveau comparable à celui de la Grande Dépression de 1929. Les répercussions sont donc très importantes. Dans un contexte aussi difficile, les entreprises qui, par exemple, ne font pas suffisamment d’efforts pour assurer la santé et la sécurité de leurs salariés sur leur lieu de travail risquent de déclencher des mouvements sociaux à l’instar d’Amazon dont certains centres logistiques ont fonctionné au ralenti voire ont été totalement fermés en France, mais aussi aux Etats-Unis. On peut parier que les entreprises qui ont des pratiques insuffisantes seront de plus en plus exposées à de possibles ruptures d’activité pouvant se traduire par des pertes de chiffre d’affaires, voire à des amendes ou encore à des frais juridiques. Tous ces éléments vont sans aucun doute être sanctionnés par les marchés, leurs clients et les différentes parties prenantes. Aussi, peut-on tabler sur le fait que la crise du Covid-19 va consacrer les entreprises démontrant une vraie capacité à se développer harmonieusement sur le long terme.

Riccardo Stucchi : De notre côté, nous ne nous attendons pas à des changements majeurs à court terme. Mais l’ESG et le bas carbone ont un avenir certain du point de vue de l’offre. Du point de vue de la demande, celle-ci a changé, elle a basculé en faveur de l’ESG. Il suffit de lire les chiffres. L’essentiel de la collecte sur les ETF, qu’il s’agisse des ETF actions ou obligataires, a concerné ces derniers mois des produits ESG.

Laurent Deborde : La question dépasse le domaine de la gestion d’actifs, mais il me semble que la crise change radicalement les possibles en montrant que nous sommes collectivement capables de faire face à une situation d’urgence : en l’occurrence un changement massif – ici temporaire – de nos comportements. Cela donne l’espoir sur ce que nous pouvons faire aussi face à une autre urgence, l’urgence climatique, qui n’est pas moins menaçante que l’urgence sanitaire, même si elle ne doit intervenir qu’à long terme.

Jean-Yves Wilmotte : La crise sanitaire montre surtout l’ampleur de la transition nécessaire pour respecter l’accord de Paris : la réduction des émissions de gaz à effet de serre attendue cette année (estimée entre – 4 % et – 7 %) est en ligne avec la baisse annuelle nécessaire pour respecter un scénario 2 °C (– 4 %/an) voire 1,5 °C (– 7 %/an). 

Répartition des émissions de gaz à effet de serre par secteur