Carrière

Directeur achats : une fonction qui devient stratégique

Publié le 19 mai 2026 à 8h00

Anne del Pozo    Temps de lecture 8 minutes

L’incertitude économique, le contexte géopolitique et les évolutions réglementaires complexifient les missions des directeurs achats tout en renforçant leur rôle au sein des organisations. Un nouveau contexte qui contribue à la raréfaction des profils disponibles.

Jamais le directeur achats n’aura occupé une position aussi centrale dans les entreprises. Longtemps et souvent considéré comme un négociateur de prix d’achat, son métier s’est en effet considérablement transformé ces dernières années, notamment au regard de l’évolution des réglementations. « Par exemple avec la directive CSRD et Scope 3, les directeurs achats ont désormais, en fonction de la taille de leur organisation, des obligations en termes de reporting et de traçabilité de leur empreinte carbone sur l’ensemble de leur chaîne de valeur, faute de quoi ils engagent la responsabilité juridique et financière de leur entreprise », explique Romain Dionnet, directeur executive board chez Hays. Leur responsabilité sur ce sujet est d’autant plus importante que les sanctions en cas de non-respect de ces directives peuvent s’élever à 5 % du chiffre d’affaires de l’entreprise. Cette réglementation n’est également pas sans impacter, voire complexifier les politiques achats des entreprises. « Il revient alors aux directeurs achats de trouver le juste équilibre entre le prix des produits achetés, leur provenance et la politique RSE de l’entreprise, précise à ce sujet Julien Goupillot, executive associate chez Michael Page. Une démarche parfois complexe à réaliser, car les produits présentant un meilleur bilan carbone sont souvent les plus chers. »

Des tensions sur les chaînes d’approvisionnement

Parallèlement, les directeurs achats doivent composer avec l’environnement de « permacrise » qui s’est installé depuis la Covid et qui crée des tensions sur les chaînes d’approvisionnement. « L’explosion des droits de douane et des prix des matières premières, en particulier de l’énergie, mais également le conflit en Ukraine et maintenant au Moyen-Orient, notamment avec le blocage du Détroit d’Ormuz, impactent les processus de sourcing des directions achats, explique Sylvie Noël, présidente de l’Association des directeurs & responsables achats (ADRA). Dans ce contexte, il leur faut non seulement sécuriser leurs approvisionnements, mais également gérer la hausse des coûts du pétrole qui impacte ceux liés aux transports de marchandises, ou encore s’assurer d’acheter au bon prix tout en répondant aux contraintes réglementaires concernant leur chaîne de valeur. » Cet environnement incertain peut également fortement peser sur les trésoreries des fournisseurs. « La défaillance d’un fournisseur, surtout s’il est stratégique, peut être fortement préjudiciable à une entreprise, rappelle Sylvie Noël. Il revient aux directeurs achats de piloter et surveiller ce risque, et ce pendant toute la durée du contrat fournisseur. »

D’ailleurs, les directeurs achats ont également un rôle important à jouer dans la pérennisation de ces relations fournisseurs. « A ce titre, certains d’entre eux mettent en place des partenariats avec un ou plusieurs de leurs fournisseurs pour co-construire des produits ou co-innover, comme a pu le faire Renault avec Valéo, précise Julien Goupillot. D’autres, pour sécuriser leur chaîne de valeur, achètent certains de leurs fournisseurs stratégiques, à l’instar d’Airbus. »

La place des directeurs achats dans les entreprises devient ainsi tellement stratégique, qu’ils sont de plus en plus nombreux à intégrer les instances de gouvernance et le comex de leur organisation. « En effet, en temps de crise, ce qui permet aux entreprises de gagner des points de marge, ce n’est pas nécessairement de vendre plus, mais plutôt d’acheter mieux, poursuit Julien Goupillot. D’où l’intérêt pour les directions achats de prendre de la hauteur dans leur entreprise et de participer à sa stratégie de développement. »

Des directeurs achats attendus sur la diversité de leurs expertises

Face à la transformation et à l’évolution de leur métier, les directeurs achats ont dû faire preuve d’adaptabilité en matière de compétences. Généralement issus d’un master 2 « Achats » délivré en école de commerce, en université ou en IAE, ils ont en effet dû s’approprier les sujets ESG puis les différentes réglementations liées notamment au devoir de vigilance et de réduction de l’empreinte carbone. Leurs compétences digitales et en particulier sur les logiciels achats sont également indispensables. « Ils doivent être capables de manipuler et de piloter d’importants volumes de données et de réaliser des KPI et des tableaux de bord, notamment pour savoir ce qui est acheté, à combien et où, identifier les prestataires les plus importants ou stratégiques, etc., ajoute de son côté Julien Goupillot. Il leur revient à ce sujet de s’appuyer sur les bonnes technologies d’intelligence artificielle qui pourront les accompagner dans cette démarche. »

Ils sont également attendus sur leur capacité à travailler à l’international et sur leur maîtrise de l’anglais, et ce d’autant plus dans le contexte actuel et au regard du développement des tensions sur la supply chain. « D’ailleurs, leur adaptabilité, leur curiosité et leur ouverture sur l’actualité sont aussi indispensables pour savoir où sourcer et acheter, notamment en fonction de l’évolution du contexte économique et géopolitique, poursuit Sylvie Noël. Ils doivent également faire preuve de proactivité et savoir anticiper autant que possible les impacts de différentes crises sur la chaîne d’approvisionnement de leur entreprise. » Généralement à la tête d’une équipe d’acheteurs, leur leadership et leur capacité d’écoute sont par ailleurs indispensables. « Ils doivent savoir embarquer leur équipe mais aussi les autres directions métiers de l’entreprise, les impliquer dans la stratégie achats de l’entreprise et les convaincre des démarches à mener pour la respecter au mieux », ajoute Sylvie Noël.

«Les directeurs achats doivent trouver le juste équilibre entre le prix des produits achetés, leur provenance et la politique RSE de l’entreprise.»

Julien Goupillot executive associate ,  Michael Page

Un marché en tension qui fait la part belle aux consultants

Cette diversification des expertises rend le recrutement des directeurs achats difficile. « Aujourd’hui, la plupart des entreprises qui recrutent cherchent en effet des profils spécifiques, ayant déjà exercé dans leur secteur d’activité tout en étant en phase avec l’évolution de leur métier », constate Romain Dionnet. Les recrutements sont d’autant plus difficiles que le marché était déjà en tension depuis quelques années. « Alors que les directeurs achats occupent désormais une fonction clé au sein de leur organisation, la demande des entreprises pour ces profils tend clairement à augmenter », indique pour sa part Julien Goupillot. Face à la pénurie de candidats disponibles, de plus en plus d’entre elles font d’ailleurs appel à des consultants externes. « Les entreprises peuvent alors s’appuyer sur des expertises très spécifiques pour répondre à des appels d’offres particuliers ou travailler sur des projets de quelques mois, poursuit Romain Dionnet. Désormais, près de 40 % des postes de directions achats sont ainsi externalisés auprès de consultants, alors qu’il y a quelques années seulement, 95 % des directeurs achats étaient en CDI. » D’autre part, les recruteurs constatent également une augmentation de la demande pour des directeurs achats groupe. « Auparavant, les achats étaient très cloisonnés par pays, explique Julien Goupillot. Désormais, ils sont de plus en plus centralisés au niveau européen ou international, d’où cette augmentation de la demande pour les directeurs achats groupe. Cette dernière s’explique d’ailleurs aussi par la digitalisation du métier, qui permet aujourd’hui aux directions achats de s’appuyer sur des KPI et d’autres indicateurs leur offrant une véritable visibilité sur l’ensemble des dépenses réalisées au niveau groupe. » La direction achats groupe fait d’ailleurs partie des perspectives d’évolution de ces professionnels, au même titre que l’élargissement de leur portefeuille à d’autres typologies d’achats ou leur intégration au comité de direction. Certains évoluent également vers des postes de direction opérationnelle, de direction de la RSE ou encore de direction générale d’une business unit, d’une PME ou d’une ETI.

Des rémunérations en hausse

Les rémunérations des directeurs achats varient entre 80 000 à 100 000 € par an pour un poste en filiale à plus de 150 000 voire 200 000 € par an sur des fonctions opérant à l’échelle européenne ou à l’international (Michael Page). « Nous observons une hausse des salaires pour ce métier pouvant atteindre 5 % depuis 2024 », remarque Julien Goupillot. Une augmentation qui s’explique par la transformation de ce métier, des attentes croissantes en termes de compétences ainsi que des difficultés rencontrées par les entreprises pour trouver des candidats.

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