Carrière

Responsable du reporting CSRD : un métier en phase d’industrialisation

Publié le 12 mai 2026 à 8h00

Tan Le Quang    Temps de lecture 11 minutes

Après une phase d'urgence règlementaire en 2023-24, marquée par des recrutements rapides et parfois improvisés de responsables de la durabilité des entreprises (CSRD), l'environnement se stabilise, avec une simplification de la règlementation voulue par l'Europe. La CSRD n'en marque pas moins un changement d’échelle du reporting extra-financier, se traduisant par une nécessaire montée en compétences en matière de data, d’analyse et de finance pour les responsables en charge de sa production.

Moins en vue depuis la directive Omnibus, le poste de responsable du reporting CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), chargé de piloter la publication du rapport de durabilité, entame une phase de normalisation. « Après une phase d’urgence réglementaire en 2023-2024, marquée par des recrutements rapides parfois improvisés, la dynamique se stabilise. Le reporting CSRD entre dans une phase d’industrialisation, où les entreprises privilégient l’optimisation via la structuration des données, l’automatisation des processus et l’intégration aux systèmes financiers et IT » explique Kaelig Sadaune, président du cabinet de recrutement Brawo, spécialisé en RSE, ESG et impact. La période d’effervescence liée à la mise en conformité CSRD (2023-début 2024) a cédé la place, dès février 2025, à un ralentissement des recrutements, dans un contexte de simplification réglementaire européenne. Le relèvement des seuils d’application (plus de 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires) a réduit le périmètre des entreprises concernées, excluant largement les PME. Le marché se stabilise désormais à un niveau inférieur à celui de la phase initiale. Les ETI deviennent les principaux moteurs du marché, tandis que les grands groupes, déjà engagés avec la déclaration de performance extra-financière (DEPF) en 2024 et les rapports CSRD pour 2025 et 2026, poursuivent leur trajectoire. Cette montée en charge progressive traduit une appropriation rapide des exigences européennes et une normalisation des pratiques. « Le métier de responsable reporting CSRD s’inscrit dans la continuité des fonctions de reporting extra-financier existantes avant la directive. Le périmètre se structure désormais autour d’un rapport de durabilité harmonisé au niveau européen », souligne Louise Poulot-Binet, consultante en transformation et recrutement à impact au sein du cabinet Birdeo, qui intervient également sur des missions free-lance via sa filiale dédiée People4Impact. Selon l’experte, les missions en free-lance ont progressé, traduisant une stratégie de recrutement plus flexible : les entreprises cherchent à structurer leurs fonctions extra-financières sans recourir immédiatement au CDI. L’instabilité réglementaire entraîne des réponses hétérogènes : certaines entreprises poursuivent la structuration de leur reporting de durabilité, d’autres gèlent ou réallouent leurs budgets. La dynamique traduit une adaptation progressive des organisations à un cadre encore évolutif, en parallèle des avancées de la CSRD.

Un poste de plus en plus souvent intégré à la direction financière

Cette fonction, pouvant être exercée en direct ou pilotée par un responsable RSE ou un responsable du reporting et de la performance extra-financière, agit comme un pivot, coordonnant les parties prenantes internes et externes et alignant les équipes sur les priorités du reporting de durabilité. Souvent rattaché à la direction RSE, le poste est de plus en plus intégré à la direction financière, cette dernière étant privilégiée afin de renforcer l’alignement avec le reporting financier. Selon Catherine Saire, responsable de l’activité audit & assurance sustainability de Deloitte France, le responsable reporting CSRD assure une coordination transverse des dimensions ESG, en mobilisant les fonctions RH, environnement, achats, conformité et juridique pour la collecte des données. Son rattachement, variable selon les organisations, reflète des priorités distinctes comme le pilotage ESG ou la fiabilité des données.

Organisée en trois pôles (HSE, social, performance), la direction RSE de Thales centralise le reporting au niveau groupe via un responsable CSRD unique rattaché au pôle performance. Celui-ci s’appuie sur une équipe data en charge de la collecte et du traitement des données et une collaboratrice en charge du contrôle interne. Du côté d’Edenred, la responsable reporting RSE en charge de la CSRD interagit au niveau central avec les services RH, conformité, gestion des risques, IT et des experts métiers des solutions d’Edenred. A Orange, la RSE comprend trois directions – environnement et énergie, sociétale, gouvernance. Cette dernière pilote le déploiement de la stratégie RSE dans les filiales, les relations investisseurs et agences de notation ainsi que le reporting extra-financier (dont la CSRD). Ce dispositif s’appuie sur une équipe projet d’environ cinquante personnes, pour la collecte, la consolidation et l’analyse de données ESG, destinées à alimenter l’état de durabilité audité par les commissaires aux comptes.

«Le responsable du reporting CSRD intervient sur des données qui doivent être cohérentes avec les données financières groupe consolidées.»

Sophie Tayeb directrice de la performance et du reporting extra-financier ,  Thales

Une fonction entre data, finance et RSE

Alors que chaque entreprise adapte son organisation à ses enjeux et son degré d’intégration de la RSE, le responsable reporting CSRD doit produire un rapport de durabilité, fondé sur le principe de double matérialité. Celui-ci consiste à évaluer l’impact des activités de l’entreprise sur l’environnement et la société (matérialité d’impact) et les risques et opportunités financiers associés (matérialité financière). Cette analyse conditionne l’application des ESRS (normes européennes de reporting de durabilité), qui définissent les informations à publier.

Comme l’indique Louise Poulot-Binet, la fonction s’organise autour de quatre axes : la structuration du cadre ESG (définition des indicateurs, méthodes de calcul et alignement avec les ESRS), le pilotage du reporting (collecte des données, production des livrables audités), la fiabilisation de la donnée RSE et sa transformation en plan d’actions, et enfin la veille réglementaire. L’arrivée de la CSRD marque un réel changement d’échelle du reporting extra-financier. « Contrairement à la DPEF, la CSRD impose la certification de l’ensemble du rapport de durabilité, dans un contexte de complexification des tâches lié à la granularité accrue des données, à l’élargissement du périmètre des indicateurs ESG et au renforcement des exigences de transparence. D’où la nécessité de structurer et renforcer le dispositif de production du reporting », explique Florence Chioetto, responsable du reporting extra-financier externe d’Orange. La directive a surtout contribué à la financiarisation du reporting, avec un pilotage de la performance durable davantage fondé sur des KPI et un lien renforcé avec la stratégie. Elle a favorisé le développement de compétences en analyse de données et en finance. « Le responsable du reporting CSRD intervient sur des données qui doivent être cohérentes avec les données financières groupe consolidées. Il doit ainsi garantir des données ESG exhaustives, fiables et auditables en s’appuyant sur des systèmes d’information robustes », précise Sophie Tayeb, directrice de la performance et du reporting extra-financier de Thales. Pour ce faire, il coordonne les relations avec les auditeurs et s’appuie sur une chaîne de collecte ESG mobilisant de nombreux services, afin d’assurer la production du rapport de durabilité. Aude Revel, responsable du reporting RSE et climat d’Edenred, souligne que la fonction joue aussi un rôle d’animation, en mobilisant les équipes pour faciliter la collecte et l’appropriation des données auprès de l’ensemble des entités des 44 pays du groupe. Elle s’inscrit dans une relation continue avec les parties prenantes (clients, investisseurs, agences de notation, salariés, fournisseurs, banques, conseil d’administration), attentives aux enjeux de transparence ESG.

Les profils expérimentés sont majoritaires. Le reporting RSE rassemble des parcours variés, de la finance aux achats en passant par les fonctions produit. Issue du marketing, Florence Chioetto s’est orientée vers le reporting extra-financier pour sa vision à 360 degrés des enjeux de durabilité et la transversalité de la fonction. Les profils sont issus du reporting financier, avec 15 à 20 ans d’expérience, puis reconvertis via des formations spécialisées en durabilité. Ces profils apportent une forte capacité de coordination et de gestion de données complexes. « Mon expérience en reporting et en contrôle de gestion au sein du groupe a été un atout pour prendre la direction du reporting extra-financier de Thales », partage Sophie Tayeb, qui a bénéficié d’une formation en management de la durabilité (EcoLearn). Avant de prendre en charge le reporting RSE, Aude Revel a travaillé 15 ans en finance d’entreprise avec une orientation progressive vers les sujets ESG et deux ans en conseil et audit ESG. Les profils seniors, souvent issus de reconversions, sont privilégiés en CDI comme en free-lance. Les entreprises recrutent aussi des profils juniors (trois à cinq ans d’expérience), issus de formations RSE, ESG ou développement durable, déjà formés aux enjeux extra-financiers et aux outils d’analyse de données.

Issu de formations variées (ingénierie, commerce, sciences politiques, data), l’expert du reporting CSRD a un métier riche en missions. « Le responsable reporting CSRD doit maîtriser les normes ESG et réglementaires, savoir collecter, fiabiliser et structurer des données multi-sources, et utiliser des outils de reporting (Excel, SAP) ainsi que des technologies de data et d’analyse (automatisation, intelligence économique, IA) », détaille Kaelig Sadaune. Une forte capacité d’analyse est requise pour assurer la cohérence, la traçabilité et la qualité des données extra-financières. La fonction repose sur l’automatisation des processus de consolidation, la gestion de projet et la coordination multi-acteurs dans un cadre contraint de délais et de conformité. La maîtrise des systèmes d’information et des flux de données est centrale.

Des rémunérations attractives

Les postes de responsable reporting CSRD offrent des rémunérations attractives, variables selon l’expérience et l’importance stratégique du sujet dans l’organisation. Les juniors à intermédiaires (3-5 ans) se situent entre 40 k€ et 60 k€, les profils seniors entre 75 k€ et 90 k€, et jusqu’à 100-120 k€ dans les grands groupes. « Certaines organisations évoluent vers des modèles intégrés de performance durable, avec des fonctions de plus en plus stratégiques et des rémunérations pouvant atteindre environ 150 k€ de fixe », précise Louise Poulot-Binet. La part variable peut atteindre environ 15 %, en fonction de la qualité et de la fiabilité du reporting, du respect des délais, de la maîtrise des coûts et de la coordination, et parfois des notations ou scores ESG (EcoVadis, MSCI...). La part variable, souvent indexée sur des indicateurs ESG, reste limitée en raison du caractère principalement technique du reporting, note Kaelig Sadaune. Toutefois, les dispositifs de rémunération intègrent de plus en plus des critères ESG, notamment au niveau des dirigeants et des instances exécutives. Chez Thales, une part de la rémunération variable de tous les cadres repose sur l’atteinte d’objectifs RSE collectifs, sur trois piliers : société, planète et collaborateurs. « Les dispositifs de rémunération chez Orange intègrent des critères ESG pour l’ensemble des salariés du groupe. Une part variable est indexée sur la réduction des émissions directes (scope 1) et des émissions indirectes liées à l’énergie (scope 2), l’engagement salarié et la formation », précise, de son côté, Florence Chioetto. Les dispositifs d’incitation à long terme de l’opérateur télécom comprennent 30 % d’indicateurs RSE, dont la réduction des émissions indirectes de la chaîne de valeur (scope 3) et la féminisation des réseaux de management. Ces mécanismes traduisent l’intégration structurelle des enjeux de durabilité dans la performance globale.

Côté évolution de carrière, les débouchés sont variés : pilotage de la performance, fonctions RSE opérationnelles, spécialisations (carbone, achats responsables, climat, droits humains), postes de direction (chief impact officer, directeur du développement durable, gouvernance), ainsi que des évolutions vers l’audit et le conseil. Alors que l’agenda de la CSRD reste chargé, avec l’élargissement du périmètre dès 2026 et la révision des ESRS en 2028, l’axe majeur d’évolution du métier se situe vers une dimension plus stratégique, avec une intégration croissante du reporting dans le pilotage de la stratégie d’entreprise.

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