Intégrer le comité exécutif d’une entreprise constitue une étape importante pour ses cadres dirigeants. Les directeurs financiers ne doivent cependant pas miser uniquement sur leur expertise s’ils veulent y faire entendre efficacement leur voix.
Membre du comex : pour les directeurs financiers, ajouter cette précision sur leur carte de visite n’a rien d’anecdotique. Faire partie du comité exécutif d’une entreprise illustre en effet l’importance donnée à la fonction qu’ils représentent, au même titre que les autres grandes directions du groupe. Intégrer cette instance dirigeante ne s’apparente toutefois pas à une simple formalité pour les intéressés, surtout lorsqu’il s’agit de leur première expérience en la matière. Pourtant, ils sous-estiment parfois les implications de ce nouveau statut. « Ce phénomène est propre aux métiers d’expertise, constate Anne-Laure Pams, directrice générale de l’activité leadership advisory chez Grant Alexander. Lorsque les directeurs financiers intègrent un organe de direction, ils ont souvent le réflexe de vouloir avant tout y faire valoir leurs compétences. Or le comex ne se résume pas à une somme d’expertises. La mission de ses membres est beaucoup plus large, puisqu’on leur demande de participer à une réflexion collective sur la stratégie de l’entreprise. »
«Au sein du comex, les directeurs financiers vont devoir apprendre à faire des choix potentiellement contre-intuitifs, en acceptant des projets plus risqués et qui ne seront peut-être pas rentables dans un premier temps, mais qui le deviendront à plus long terme.»
Les directeurs financiers tendent en effet à avoir le réflexe de continuer à se comporter uniquement comme tels face à leurs homologues du comex. « S’ils représentent une fonction support, ils doivent comprendre qu’ils intègrent une nouvelle équipe et se placer dans une position de management plus global, poursuit Anne-Laure Pams. Mais on n’en attend pas moins d’eux qu’ils donnent un éclairage financier aux dossiers abordés au sein de cette enceinte avant qu’une décision soit prise. »
Cet éclairage ne doit cependant pas être assimilé à un couperet par leurs pairs. Un financier peut en effet être logiquement tenté de privilégier l’approche la plus raisonnable de son strict point de vue, au risque, parfois, de se montrer trop obstinément réfractaire aux projets innovants et de vite devenir « celui qui dit non ». « Les professionnels issus de la fonction finance – comme ceux venant de l’informatique, de la recherche et développement, etc. – sont confrontés à un grand nombre de risques, qu’ils ont pour mission de limiter, souligne Anne-Laure Pams. Au sein du comex, ils vont devoir apprendre à faire des choix potentiellement contre-intuitifs, en acceptant des projets plus risqués et qui ne seront peut-être pas rentables dans un premier temps, mais qui le deviendront à plus long terme. »
Pas question, évidemment, de se montrer laxiste pour autant. Il est légitime que le directeur financier attire l’attention des membres du comex sur les risques que peut encourir l’entreprise, ou les avertir si la situation dérape par rapport au budget. Mais ses arbitrages doivent aussi relever d’une vision à moyen/long terme. Un directeur financier s’est ainsi retrouvé progressivement marginalisé au sein de son comité exécutif en étant accusé de s’opposer systématiquement aux projets que lançait l’entreprise. Le reproche n’était pas faux en soi ; son attitude s’expliquait cependant par le fait que cette société innovante lançait en permanence de nouveaux projets, potentiellement coûteux, sans attendre que les précédents soient suffisamment rentables pour financer les suivants. Le dirigeant ne comprenait pas les réticences de son DAF, qui lui-même restait bloqué sur un seul argument, celui du coût de ces projets.
Un exemple qui met en relief l’impératif premier auquel doit veiller le directeur financier en intégrant le comité exécutif : « bien communiquer, c’est-à-dire faire en sorte que ses arguments soient entendus, résume Christophe Galy, fondateur et gérant du cabinet Gaya Conseil. Pour cela, il faut aussi faire preuve d’écoute car les membres du comité exécutif doivent toujours finir par trouver un consensus, même si les réunions peuvent donner lieu à de vraies confrontations. Il ne s’agit pas de gagner ou d’avoir raison, mais de faire émerger la meilleure réponse pour l’entreprise ». L’exercice s’apparente parfois à une petite révolution culturelle pour les directeurs financiers, tenus par nature à un devoir de réserve, et habitués à manier un langage technique souvent hermétique aux tiers. « Les membres du comex doivent comprendre que le directeur financier poursuit un but collectif, au même titre qu’eux, prévient Joël Jego, ancien directeur financier reconverti dans le coaching et fondateur d’Active Transition. C’est pourquoi il est important qu’il puisse très vite établir un dialogue avec eux. »
Une relation qui ne doit pas seulement se nouer lors des réunions du comex. « Il ne faut pas oublier que la production et le commerce sont des fonctions essentielles pour les entreprises, rappelle Christophe Galy. Le directeur financier a donc intérêt passer du temps avec les représentants des différents métiers de sa société pour mieux comprendre leurs enjeux et construire ainsi des indicateurs et des modèles de calcul adaptés. Cela rendra ensuite son discours d’autant plus convaincant. » Sans compter qu’il lui sera aussi plus facile de faire œuvre de pédagogie financière auprès de ses interlocuteurs : « Il doit les aider à comprendre l’importance pour l’entreprise de notions comme l’élaboration d’un budget, la génération de cash, l’atteinte d’un TRI, etc., de telle manière qu’ils se les approprient eux-mêmes et les intègrent ensuite en amont dans leur propre analyse, conseille Joël Jego. Cela peut également les inciter à le consulter avant de présenter un projet devant le comex. » De même, une meilleure compréhension commune de ces enjeux peut se révéler précieuse en cas de décisions difficiles, comme un plan de baisse des coûts ou une restructuration d’activité.
Développer une certaine capacité d’influence présente aussi un autre intérêt : selon la taille ou l’actionnariat de l’entreprise, la précaution peut se révéler indispensable dès lors que les enjeux de pouvoir peuvent engendrer des rivalités entre les différentes directions, et nécessiter par là même d’évaluer en permanence l'évolution des rapports de force au sein des instances dirigeantes. Un directeur financier l’a appris à ses dépens après avoir vu ses prérogatives progressivement remises en question par un directeur des ressources humaines présent depuis beaucoup moins longtemps que lui dans l’entreprise. Entendant bien élargir son champ d’action, ce dernier avait habilement pris soin de rallier à sa cause plusieurs membres du comex… jusqu’au directeur général lui-même.
De fait, si la relation avec les pairs est importante, celle que le directeur financier entretient avec son supérieur hiérarchique, PDG ou directeur général, dont il est censé être le bras droit, est primordiale. « C’est le dirigeant qui doit introduire le directeur financier au sein du comex, car ce dernier est là pour faciliter le bon déroulement de la stratégie qu’il a définie, en accord avec le conseil d’administration et les actionnaires, observe Joël Jego. Tous deux doivent donc parler d’une même voix. Pour cela, le directeur financier doit obtenir du dirigeant qu’il précise officiellement ce qu’il attend de lui, ce qui lui permettra d’asseoir sa légitimité au sein du comex. » Et d’enclencher peut-être le début d’une nouvelle étape de sa carrière : en devenant plus généraliste, le spécialiste de la finance sera mieux placé pour briguer plus tard, à son tour, un poste de direction générale…