Métier

Les responsables fiscalité renforcent leurs expertises

Publié le 17 février 2026 à 8h00

Anne del Pozo    Temps de lecture 9 minutes

Alors que la gestion de la fiscalité se complexifie et devient stratégique dans les entreprises, le recours à des spécialistes en la matière se développe. Une opportunité pour les responsables fiscalité en entreprise, aux compétences de plus en plus techniques et pointues.

De l’avis unanime des sociétés de recrutements, les responsables fiscalité en entreprise sont de plus en plus plébiscités. « La tension sur le recrutement de ces profils est d’autant plus forte que le turnover sur ces postes est actuellement faible, précise à ce sujet Sarah Bencheikh, consultante senior division juridique, fiscalité et conformité chez Robert Walters. Au regard du contexte économique, les fiscalistes se montrent plus prudents pour changer d’entreprise et ne le font souvent que pour celles qui leur proposent, au-delà d’une meilleure rémunération, une feuille de route précise et un rôle qui s’inscrit dans la stratégie de l’entreprise. » D’ailleurs, leur rôle au sein des organisations tend à évoluer. A l’origine très technique, cantonné le plus souvent au pilotage des données fiscales et à la gestion des déclarations fiscales, le fiscaliste d’entreprise devient en effet un stratège. « Il est ainsi davantage amené à participer à la gestion interne de l’entreprise, comme à sa stratégie de croissance externe, à conseiller le comex, à interagir avec les équipes finance, trésorerie et risk management. Son rôle devient transverse, et il intervient comme un véritable partenaire business », poursuit Sarah Bencheikh.

Des profils très recherchés, notamment pour les questions internationales

Porté notamment par une réglementation fiscale de plus en plus contraignante et le développement des opérations de M&A en 2025, le recrutement de responsables fiscalité spécialisés dans certains domaines tend également à se renforcer. « Certes, les entreprises ont toujours autant besoin de fiscalistes généralistes ayant une vue globale de la fiscalité (impôts sur les sociétés, TVA…), explique Leslie Bensoussan, VP tax de Schneider Electric et Présidente de l’A3F. Cependant, l’évolution du métier les pousse également à rechercher des profils experts ayant une spécialisation accrue, notamment en fiscalité internationale, en matière de prix de transfert ou en fiscalité sectorielle. » La fiscalité internationale a en effet beaucoup évolué ces dernières années. Les entreprises ont aujourd’hui besoin de spécialistes capables de gérer et de déclarer les prix de transfert au sein de leurs différentes entités et de répondre aux nouvelles évolutions réglementaires en termes de fiscalité, dont Pilier 2. « Par exemple l’année dernière, on s’est vu confier le recrutement de deux responsables fiscalité à l’international pour lesquels la compétence Pilier 2 était exigée, précise Audrey Déléris, manager executive chez Fed Legal. Une expertise rare sur le marché, la mise en place de cette réglementation étant encore très récente. »

Un périmètre élargi

« De manière générale, le directeur ou responsable fiscal d’entreprise est le garant de la fiscalité de l’organisation et en est le référent, aussi bien en interne qu’auprès de l’administration fiscale », précise Sarah Bencheikh. A ce titre, il revient au fiscaliste de préconiser une stratégie fiscale et de superviser les obligations déclaratives (impôt sur les sociétés, TVA, cotisations foncières, etc.). Il a également pour vocation de veiller à la conformité des opérations courantes de son entreprise, au bon règlement des impôts et cotisations ainsi qu’à la gestion des contrôles et contentieux fiscaux. « Ma mission consiste à définir les directives et la politique fiscale du groupe, et à veiller à leur application, explique ainsi Jean-Michel Maroslavac directeur fiscal – tax director de Vinci, dont la fonction fiscale compte 55 personnes réparties dans le monde, dont 12 au niveau de la holding en France. Il me revient aussi de m’assurer que le groupe paie la charge correcte d’impôt en vertu des règles fiscales locales sur toutes ses géographies d’implantation. Ainsi, tout ce qui concerne la réglementation relative à Pilier 2, l’établissement des prix de transfert, la mise en place d’intégrations fiscales lorsque les règles domestiques le permettent dans les pays sont souvent de notre ressort et, chez Vinci, gérés au niveau de la holding. »

«Ma mission consiste à définir les directives et la politique fiscale du groupe, et à veiller à leur application.»

Jean-Michel Maroslavac Directeur fiscal ,  Vinci

Le responsable fiscal évalue aussi les risques et les conséquences fiscales de nouveaux projets tels que les opérations de fusions ou acquisitions et gère d’éventuels contrôles fiscaux et audits. « Chez Vinci, les opérations d’acquisitions significatives, de plus de 1 milliard d’euros, sont ainsi revues ou gérées par l’équipe fiscale de la holding, les autres étant pilotées par les fiscalistes des filiales concernées, ajoute Jean-Michel Maroslavac. Lors du rachat en décembre 2021 d’un groupe espagnol dont le chiffre d’affaires dépassait 6 milliards d’euros, la direction fiscale de la holding s’est par exemple occupée des opérations de due diligence, et de la revue des clauses fiscales de la documentation juridique liée à cette acquisition. » Les fiscalistes gèrent par ailleurs le contrôle et les contentieux fiscaux. Ils assurent également le reporting (remontée des données chiffrées) à transmettre à l’administration fiscale.

Des experts avant tout en droit fiscal

Pour mener à bien ces différentes missions, les responsables fiscaux ont pour eux une excellente maîtrise du droit fiscal et des réglementations en vigueur, combinée à une forte capacité d’analyse pour interpréter correctement les lois et les appliquer aux situations spécifiques de l’entreprise. « En règle générale, les fiscalistes en entreprise sont diplômés d’un master en droit des affaires spécialisé en fiscalité, et certains sont diplômés de l’Ecole du Barreau et ont exercé en tant qu’avocats, précise Leslie Bensoussan. Des compétences en comptabilité, en fiscalité internationale, en TVA ou en matière de prix de transfert sont également indispensables. A noter que les compétences liées à la data, aux outils d’automatisation fiscale et à la stratégie de conformité vont être de plus en plus recherchées. »

D’autre part, la rigueur et l’attention aux détails sont essentielles compte tenu de la pression réglementaire et des obligations renforcées de documentation/contrôle qui pèsent sur les directions fiscales. « A ce titre, une expérience acquise en cabinet d’avocats permet de développer une véritable rigueur méthodologique et une grande précision, des qualités essentielles pour exercer la fonction de directeur fiscal en entreprise. Ce rôle exige en effet une expertise technique pointue, mais également une forte agilité et une capacité à élaborer des stratégies », poursuit Leslie Bensoussan.

En plus d’être un excellent technicien métier, le responsable fiscal doit également être bon communicant. « Il lui revient en effet de défendre les intérêts de l’entreprise devant les autorités fiscales mais aussi de conseiller efficacement la direction ou les métiers, en particulier la finance et le juridique, ajoute Audrey Déléris. J’ai par exemple récemment recruté un directeur fiscal en charge d’intervenir sur la stratégie et les opérations M&A. Il est en relation directe avec les équipes comptables, avec le directeur financier à qui il est rattaché ainsi qu’avec les avocats et responsables fiscaux étrangers du groupe. En plus de son expertise en fiscalité, le candidat recherché doit donc être capable de s’adapter à cette multiplicité d’interlocuteurs et être un bon pédagogue. »

Le responsable fiscalité est à ce point une fonction experte que ses perspectives d’évolution sont surtout ascendantes, vers des postes de directions fiscales groupe, même s’il arrive que certains se dirigent vers un poste de DAF ou de responsable M&A. « Il s’agit d’un métier vers lequel on se tourne souvent par vocation, conclut Jean-Michel Maroslavac. Son attractivité tend néanmoins à se renforcer actuellement car la fiscalité devient un sujet majeur du débat public et que les politiques se l’approprient de plus en plus. » Une attractivité également motivée par les niveaux de rémunérations perçus par les professionnels de la fiscalité en entreprise. Selon Robert Walters, ils varient entre de 45 à 60 k€ pour les profils juniors à plus de 120 k€ pour un poste de directeur fiscal, en passant par 80 à 110 k€ pour les tax managers.

L’IA en assistant des fiscalistes

La vague de digitalisation des fonctions finance concerne aussi, bien sûr, les fiscalistes. « Les fiscalistes n’échappent pas à la digitalisation croissante de notre économie et des processus qui la régissent, explique Leslie Bensoussan, VP tax de Schneider Electric et présidente de l’A3F. Par exemple, les fiscalistes sont concernés par la mise en place de la réforme sur la facturation électronique et du Pilier 2, deux réformes qui impliquent un besoin croissant d’automatisation et de meilleure gestion des données fiscales notamment. A ce titre, ils sont amenés à travailler de façon transversale avec les directions informatiques et financières sur les sujets de transformation. »

Leur appétence pour le digital est aujourd’hui d’autant plus indispensable qu’ils recourent de plus en plus à l’IA pour certaines de leurs missions. « L’IA peut nous accompagner dans notre veille législative et le respect des réglementations en nous informant sur nos obligations en fonction de la taille de notre organisation dans les pays et en nous alertant par exemple si nous dépassons des seuils notamment en matière documentaire sur les prix de transferts ou Pilier 2, explique Jean-Michel Maroslavac, directeur fiscal de Vinci. L’IA contribue ainsi à conforter notre compliance et notre conformité. Cette technologie peut également nous assister dans les recherches de jurisprudences, dans la rédaction de notes techniques, dans l’identification ou la rédaction des clauses contractuelles. Conjuguée à des outils de data mining, elle peut aussi nous aider dans la réalisation de rapports de due diligence fiscale pour des projets d’acquisition ou encore dans la gestion de nos reportings fiscaux. » Pour capitaliser sur ces technologies, les fiscalistes doivent se former. « Par exemple, au sein de mon équipe, je propose des formations sur le digital et l’intelligence artificielle, il est essentiel de se former sur ces sujets majeurs afin d’accompagner l’évolution de notre métier et d’en maîtriser pleinement les transformations », indique Leslie Bensoussan. Cependant, en dépit de l’efficacité de l’intelligence artificielle pour ces cas d’usage, les hallucinations restent fréquentes et les résultats fournis doivent encore être vérifiés par des sachants, en l’occurrence des fiscalistes.

L'info financière en continu

Chargement en cours...

Dans la même rubrique

Gestion du risque géopolitique : une professionnalisation nécessaire

La géopolitique est devenue un sujet majeur pour les entreprises, mais toutes ne disposent pas de...

Finance/IT : la montée en puissance des profils hybrides au sein des directions financières

Dans un contexte de forte digitalisation, les directions financières sont de plus en plus attentives...

L’assurance, un secteur riche en opportunités de reconversion pour les financiers

Le secteur de l’assurance cherche à attirer des nouveaux talents et valorise la maturité...

Voir plus

Chargement…