Dans un contexte de forte digitalisation, les directions financières sont de plus en plus attentives aux compétences IT de leurs collaborateurs. Une expertise recherchée pour sa contribution aux objectifs de performance et son utilité dans la gestion des contraintes réglementaires. Très recherchés, les profils hybrides finance/IT demeurent toutefois rares.
Si la performance financière reste en tête des priorités des DAF depuis plusieurs années, ces dernières doivent aujourd’hui aussi composer avec un environnement économique incertain et des réglementations toujours plus contraignantes, liées notamment à la facturation électronique ou au reporting extra-financier. Dans ce contexte, elles poursuivent et renforcent leur transformation digitale. « Il leur faut désormais arbitrer vite, visualiser précisément les positions de liquidité, anticiper les tensions futures, explique Pierre-Antoine Lesage, managing partner chez Keyman. Ce pilotage nécessite des profils experts en finance capables par exemple de construire une vision prévisionnelle fondée sur des flux réels, contextualisés, augmentés par des outils d’analyse avancée. Parallèlement, l’extra-financier devient partie intégrante de la performance. Il faut un expert capable d’intégrer l’impact non financier dans les outils et la gouvernance pour traduire les enjeux climat en exposition bilancielle, et les risques sociaux en métriques de pilotage. » Au-delà de ces enjeux métiers, les directions financières sont également de plus en plus séduites, et a minima attentives sur les promesses de l’IA et les cas d’usages qu’elles pourront en tirer : IA prédictive pour la trésorerie, copilotes génératifs pour fiabiliser les analyses, algorithmes pour affiner les forecasts. En dépit de ces besoins, seules 1 % des entreprises disposent d’une fonction finance réellement augmentée (Etude PwC 2025 Global Treasury Survey) et 26 % des fonctions trésoreries se jugent prêtes à intégrer l’IA à grande échelle. Et pour cause. Elles ont besoin, pour mener leur transformation et implémenter ces nouvelles technologies, de profils hybrides IT/Finance, qui restent particulièrement rares.
« Nous assistons ainsi à la montée en puissance d’une nouvelle élite au sein des directions financières : des profils capables de combiner une solide culture financière avec une maîtrise avancée des systèmes d’information ou de la data », constate Jérémy Tsafack, responsable BU finance chez Mindquest. Chez Mindquest Finance, près d’une mission sur trois concerne désormais un profil finance/IT. « Une proportion en hausse constante ces dernières années, ajoute Jérémy Tsafack. La rareté des compétences et l’accélération simultanée des projets de transformation expliquent cette tension durable entre l’offre et la demande. »
Des besoins en compétences IT de plus en plus importants
Au-delà de leur expertise métier et afin de répondre aux enjeux de transformation de leur fonction, ces profils doivent en effet disposer de compétences en base de données, data-visualisation, intelligence artificielle, analytics… « Construire des modèles prédictifs ou de data forecasting nécessite par exemple des compétences en data financière mais aussi en machine learning, souligne Jérémy Tsafack. Ainsi, ce ne sont plus seulement les métiers mais également les compétences transverses – data, systèmes d’information, conduite du changement – qui font désormais la différence et sont les plus plébiscitées par les entreprises aujourd’hui. »
Pour autant, cette double expertise n’est pas encore si simple à acquérir pour les financiers. Si certains cursus orientés data-ingénierie financière commencent à émerger dans quelques grandes écoles de commerce ou universités, peu de formations initiales combinent à ce jour les deux axes IT et finance pour répondre à l’intégralité des besoins actuels des entreprises en la matière. Pour monter en compétences sur ces sujets, les financiers s’attachent donc plutôt à suivre des formations complémentaires et des programmes courts pendant leur parcours professionnel. « La DFCG, Dauphine ou encore les Mines proposent par exemple des formations courtes alliant finance et digital et validées par des certificats », explique Armand Angeli, vice-président du groupe transformation digitale et intelligence artificielle (GTDIA) de la DFCG.
«Les profils IT-finance peuvent à terme évoluer vers des postes à plus fortes responsabilités, en tant que DAF, responsables du contrôle de gestion ou même responsables de la transformation finance.»
D’autres apprennent sur le terrain, à l’occasion de projets transverses qu’ils peuvent mener avec les équipes IT. « Pour pallier ce manque de profils, certaines entreprises développent des centres d’expertise ou des “IA factories” qui réunissent des profils IT d’une part, et des financiers d’autre part, afin de mélanger les expertises et pour que chacun apprenne des compétences des autres, ajoute Armand Angeli. On voit aussi apparaître les DAP (digital adoption platforms) qui facilitent l’utilisation des applications. » Les grands cabinets de conseil ont également un rôle à jouer dans cette montée en compétences digitale des financiers. « Les big five, par exemple, s’attachent actuellement à diversifier leur offre de services et à proposer des accompagnements à la transformation digitale de la finance, poursuit Jérémy Tsafack. Leur notoriété leur permet d’attirer des financiers juniors au sein de ces équipes transformation, qui peuvent ainsi renforcer leur expertise sur des sujets liés à la digitalisation de la fonction finance. Ces profils sont ensuite très convoités par les entreprises. »
Aujourd’hui, les entreprises qui recrutent ces candidats sont d’ailleurs plus attentives à leur expérience professionnelle qu’à leur formation. « Face à la pénurie de candidats, les entreprises tendent à recruter non pas sur la base d’un diplôme ou d’une école, mais plutôt en fonction de la nature des projets digitaux déjà menés par les candidats, précise Aurélien Boucly, senior talent director chez Robert Half. Par exemple, pour un poste de responsable FP&A et business process owner SAP, une entreprise pourra se tourner vers un contrôleur de gestion ayant déjà participé à la mise en place de la solution SAP. »
Le salaire, principal vecteur d’attractivité
Si dénicher la perle rare sur un maché tendu est déjà difficile, trouver les bons arguments pour le débaucher, le recruter et le fidéliser peut également s’avérer complexe. D’autant que ces profils très convoités changent facilement de poste… Pour les convaincre, le niveau de rémunération est la principale arme des entreprises.
Selon l’étude de rémunération Mindquest publiée en décembre dernier, les profils hybrides IT/finance peuvent d’ailleurs être valorisés jusqu’à 25 % de plus que les fonctions financières plus traditionnelles. « Nous entrons clairement dans une phase de maturité : les salaires n’explosent plus, mais l’écart se creuse entre les profils standards et ceux capables de piloter la transformation digitale de la fonction, observe Jérémy Tsafack. Qu’il s’agisse de contrôleurs de gestion orientés data et pilotage de la performance, de chefs de projets ERP/EPM, de profils AMOA finance ou de finance data managers, tous bénéficient d’une surcote marquée sur le marché. Pour ces profils à double expertise, la prime salariale se situe en moyenne entre 10 % et 25 %, selon le niveau d’expertise, la complexité des projets gérés, le périmètre de responsabilité et bien entendu la taille de l’entreprise. »
Pour les attirer, les entreprises doivent également mettre à leur disposition les moyens humains et les outils nécessaires aux projets de transformation à mener. « Elles peuvent aussi avancer les perspectives d’évolution dont les candidats pourraient bénéficier au sein de leur organisation », ajoute Pierre-Antoine Lesage. D’autant que ces profils qui ont une double casquette peuvent à terme être nommés à des postes à plus fortes responsabilités, en tant que DAF ou responsables du contrôle de gestion. Ils peuvent notamment prétendre à des postes de responsable de la transformation finance.
Ces métiers de la finance qui recrutent des profils hybrides
Certains métiers sont davantage concernés par l’hybridation des compétences IT/finance.
– Auditeurs, contrôleurs de gestion et responsables consolidation. « Ces professionnels doivent aujourd’hui être en mesure d’interpréter des données et de fournir des analyses précises ou stratégiques, savoir utiliser des outils d’extraction, analyser les données comptables et financières pour détecter des risques, etc., souligne Armand Angeli. Ils peuvent aussi être chargés du déploiement des solutions d’EPM (enterprise performance management) au-delà des purs outils de comptabilité. A ce titre, ceux qui ont des compétences en matière de gestion de projet sont particulièrement recherchés. »
– Directeurs comptabilité. Dès lors qu’ils sont dotés de compétences digitales, les responsables comptabilité sont également plébiscités, et ce d’autant plus que la transformation de la fonction finance commence souvent par la direction comptable. « D’ailleurs, les responsables de la transformation digitale sont souvent d’anciens directeurs comptables ayant déjà mené des projets d’automatisation des modèles comptables ou de transformation digitale », constate à ce sujet Pierre-Antoine Lesage.
– Assistants à maîtrise d’ouvrage (AMOA). A la frontière entre les équipes IT et la finance, les AMOA ont également la cote. « Ces profils, auparavant souvent rattachés à l’IT, commencent aujourd’hui à être directement intégrés dans les équipes finance, précise Jérémy Tsafack. Ils ont pour vocation d’apporter des réponses IT aux besoins métiers. A ce titre, ils sont notamment amenés à piloter la mise en place de nouveaux outils tels que les ERP, les EPM et les outils comptables. »
D’autres fonctions et en particulier celles qui, dans la finance, sont amenées à faire des analyses, des prévisions ou encore des modélisations, telles que les FP&A, les responsables risk et compliance ou encore les trésoriers, sont également attendues sur leurs compétences digitales.