FORMATION

Secteur financier : l’IA bouscule l’entrée des juniors dans la vie active

Publié le 6 janvier 2026 à 8h00

Sylvie Guyony    Temps de lecture 8 minutes

Les stagiaires, alternants et jeunes diplômés vont voir leur rôle redéfini dans les entreprises du secteur financier en raison de la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Parce que l’IA est susceptible de les remplacer dans certaines tâches, le parcours d’intégration doit être adapté pour sécuriser le renouvellement des compétences.

Une « érosion silencieuse » : c’est ce qu’a révélé l’étude du Digital Economy Lab de l’Université de Stanford l’été dernier. Les recrutements de jeunes diplômés (JD) et débutants ont baissé de 13 % par rapport à la fin 2022 dans les secteurs exposés à l’intelligence artificielle (IA) aux Etats-Unis. En fin d’année, le New Future of Work Report 2025 de Microsoft le confirme : les jeunes sont davantage susceptibles d’occuper des postes comportant « une proportion plus élevée de tâches automatisées ou assistées par l’IA ». C’est le premier signe tangible sur le marché du travail.

L’étude réalisée par CensusWide pour le site d’annonces Indeed souligne que 52 % des employeurs français jugeraient plus simple de former une IA que d’embaucher un JD. « Si l’IA prend la place des juniors, comment se fera l’entrée de carrière ? Nous sommes en alerte pour travailler collectivement à la question », révèle Gilles Gateau, directeur général de l’Apec, en marge de la convention de partenariat triennale avec France Assureurs.

Dans l’assurance, la banque, la finance et le conseil, qui investissent massivement dans l’IA, celle-ci apparaît surtout en concurrence avec les alternants, stagiaires et JD – au moins par l’automatisation des tâches, l’un des trois effets mis en évidence par l’étude de L’Observatoire de l’évolution des métiers de l’assurance publiée en décembre. Or, « les tâches simples font partie de la formation des jeunes collaborateurs car elles leur permettent d’acquérir une compréhension approfondie des processus métiers et de développer une expertise pratique, posant ainsi les bases de leur développement professionnel », rappelle l’« Etude interbranche sur les impacts de l’intelligence artificielle générative au sein du secteur bancaire » de mars 2025.

Des rôles plus complexes en début de carrière

Pour se constituer un vivier de jeunes talents, d’autant plus nécessaire que la population en âge de travailler va diminuer avec le départ des baby-boomers, les entreprises de ces secteurs doivent revoir leurs critères. Tout en développant les usages de l’IA, « la finance demandera des profils plus matheux encore, des esprits logiques et capables de transversalité, estime Junior Boulleys, associé fondateur du cabinet Iara, spécialiste des services financiers. Réfléchir vite, avoir l’esprit de synthèse, etc. : les qualités demandées aux jeunes diplômés vont être différentes et l’accent sera mis sur les compétences personnelles et comportementales (soft skills). » Les professionnels en ont déjà conscience. Selon le 23e baromètre des salaires de cadres d’Expectra, 82 % considèrent qu’avec l’IA leur expertise évoluera vers davantage d’analyse, de sens critique et de maîtrise technologique, mais aussi que les soft skills (empathie, créativité, relationnel) deviendront un levier de différenciation majeur. D’ailleurs, s’il existe « des tâches répétitives dans tous les métiers, quels que soient la fonction, le statut ou encore le profil, les stagiaires, alternants ou nouveaux diplômés apprennent aussi en contribuant à des projets qui ont une valeur ajoutée », soutient Catarina Viana-Garcia, HR business partner (HRBP) à la Maif.

L’entretien de recrutement doit permettre de déceler ces capacités. « Les jeunes sont à l’aise avec l’IA. Ils peuvent l’utiliser pour présenter leur candidature. Toutefois, en rendez-vous, ce sont leurs qualités personnelles, leur comportement, leur capacité à faire part de leur motivation et de leur expérience qui comptent », explique la HRBP. A la Maif, cette étape est en outre complétée d’une mise en situation, de tests techniques et de tests de personnalité. « Si un candidat utilise l’IA pour préparer son entretien, ce n’est pas un problème. Au contraire, assure l’analyste financier, qui s’occupe du recrutement des stagiaires d’Optigestion. Mais s’il ne s’est pas vraiment intéressé à l’entreprise, ça se voit immédiatement. Dès qu’on sort du script, la conversation s’arrête. L’IA ne remplace pas la curiosité. »

L’expérience attendue par l’employeur d’un JD pourrait elle-même varier. « Pour développer les talents, les voies royales d’hier – ces machines à standardiser des juniors dans la finance ou le conseil – ne sont plus adaptées, avance Sébastien Guidoni, CEO du néo-assureur crédit Cartan Trade. Un jeune diplômé a davantage intérêt à travailler en start-up ou dans la vente en magasin et à accepter des missions que d’autres refusent pour développer le contact humain ou sa capacité d’analyse des situations, mais surtout à montrer sa capacité d’adaptation et, toujours, à trouver les bons sponsors. » Puisque l’IA libère du temps, elle peut d’ailleurs permettre aux plus seniors de se consacrer au mentorat des nouveaux entrants.

Ecoles et branches professionnelles doivent prendre leur part. « Sans un investissement ciblé dans la formation et le développement des compétences, les jeunes travailleurs risquent d’être affectés de façon disproportionnée par les changements induits par l’IA », prévient Microsoft dans son étude. Les former ne peut se réduire à leur apprendre à appuyer sur un bouton. Dans les services financiers, les attentes sont claires : « On ne demande pas aux jeunes d’avoir le même point de vue que nous, explique Guillaume Law-Yee, analyste financier chez Optigestion. Ce qu’on attend, c’est qu’ils aient le leur, qu’ils soient capables de l’argumenter et de le confronter à la réalité du marché. » Ainsi, les JD « doivent être préparés à assumer des rôles plus complexes dès le début de leur carrière », explique l’Etude de mars sur le secteur bancaire. De même, « prodiguer un conseil expert, être capable d’expliquer simplement, être plus pragmatique, ancré dans le réel, c’est ce que l’on attend aujourd’hui des consultants : faire du conseil autrement », pointe Junior Boulleys.

«Ce que je faisais en une heure lorsque j’étais à la place de nos stagiaires actuels leur prend aujourd’hui 10 minutes.»

Guillaume Law-Yee analyste financier ,  Optigestion

Des connaissances académiques et un esprit critique toujours nécessaires

Aujourd’hui âgé de 30 ans, Guillaume Law-Yee est arrivé chez Optigestion il y a quatre ans et demi et y est intégré depuis trois ans. « ChatGPT, dont nous utilisons une version payante, n’a que deux ans. Ce que je faisais en une heure lorsque j’étais à la place de nos stagiaires actuels (formés en école de commerce et master finance) leur prend aujourd’hui 10 minutes », constate-t-il. Les jeunes doivent donc démontrer leur « aptitude à utiliser l’IA comme un outil d’augmentation de leurs capacités plutôt que comme un substitut », souligne le New Future of Work Report 2025.

Si l’IA ne le remplace pas, « la question est donc de savoir comment réinventer la place du junior, relève Hugo Surjon, chargé des relations investisseurs chez Optigestion. Et pour nous, la réponse est claire : il faut lui donner accès aux outils d’IA et lui apprendre à les paramétrer, pas les lui interdire. » Dans cette société de 18 collaborateurs, l’IA est branchée aux flux d’information quotidiens : « Elle a accès à nos e-mails, explique Hugo Surjon. Les jeunes reçoivent les informations de marchés (Europe, Etats-Unis, etc.) et produisent ainsi une fiche synthétique chaque matin. » De même, tous les deux jours en comité de gestion, « ChatGPT nous génère des comptes rendus, relate Guillaume Law-Yee. C’est un gain de temps considérable, à condition de toujours garder un regard critique. »

Cette accélération soulève d’autres défis. « Les brokers nous envoient les informations lors des résultats trimestriels. Auparavant, les mises à jour se faisaient à la main, détaille l’analyste qui a paramétré l’IA pour le suivi des 350 valeurs du portefeuille. Si une entreprise mentionne un problème opérationnel, l’IA le reprend dans sa fiche. Mais il faut soi-même s’interroger : d’autres entreprises comparables ont-elles le même problème ? L’IA ne se pose pas la question. » Pendant près de 90 % de leur temps, les stagiaires réalisent de la recherche pour de futurs investissements. « Nous utilisons Bloomberg, et ChatGPT n’est pas connectée, précise Guillaume Law-Yee. L’IA peut proposer des pistes, mais elle regarde souvent dans le rétroviseur. » Junior Boulleys partage cette analyse : « L’IA c’est le souvenir : elle recombine, analyse et simule à partir de données passées. La projection, l’ambition et le fait de décider de ce qui doit être restent de la responsabilité humaine. » Le fait de disposer des connaissances académiques suffisantes et d’exercer son esprit critique permet de superviser l’IA, voire de déceler ses erreurs. « On insiste beaucoup auprès des jeunes sur le fait de toujours vérifier. La qualité des sources est essentielle. Une information mal sourcée reste une mauvaise information, même si elle est bien présentée », explique Hugo Surjon. Pour lui, « la valeur du jeune aujourd’hui, ce n’est plus la capacité à produire vite, c’est la qualité de son jugement ».

Il s’agit de s’assurer que les jeunes collaborateurs continuent à acquérir les compétences de base tout en développant de nouvelles qualités pour travailler avec l’IA. « A ce jour, il n’existe pas de solution définitive pour relever ce défi, seulement des pistes à explorer progressivement », admet l’Etude interbranche au sein du secteur bancaire.

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