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Gestion d’actifs

Analyste d’impact : un métier qui émerge

Option Finance - 11 septembre 2020 - Séverine Leboucher

ESG, Impact investing

Les grands gestionnaires d’actifs cherchent depuis quelques années à développer des fonds dont l’objectif est de générer une performance financière tout en apportant des solutions aux enjeux sociaux et environnementaux. Pour étudier les entreprises dans lesquelles investir, ils embauchent des analystes d’impact, dont les compétences doivent être plus complètes que celles d’un analyste ESG.

Répondre aux grands enjeux de la planète et de la société via ses investissements, c’est ce que propose la finance dite «à impact». Plus de 500 milliards de dollars seraient gérés selon ce principe à travers le monde, selon le GIIN, le réseau international de l’impact investing. Mais pour déterminer quels investissements répondent à ce critère d’impact, les gestionnaires d’actifs ont besoin de compétences bien spécifiques : celle d’un analyste d’impact. «C’est un métier nouveau qui est en train d’apparaître, confirme Caroline Renoux, fondatrice du cabinet de recrutement Birdeo, spécialisé dans le développement durable. Il y a dix ans, il existait quelques pionniers parmi les professionnels de la finance, des personnes qui par conviction ont défriché le sujet. Mais, depuis 2019, on note une vraie accélération et ce n’est que le début.» La crise sanitaire et les enjeux extra-financiers qu’elle a mis en lumière ne devraient en effet que renforcer cet attrait pour les produits financiers «qui donnent du sens».

Un périmètre qui s’élargit

Si, au départ, les postes d’analystes d’impact se trouvaient essentiellement chez des spécialistes de l’impact investing, à savoir des fonds de private equity très centrés sur l’économie sociale et solidaire, le champ est en train de rapidement s’élargir. Les gérants d’actifs les plus traditionnels y font désormais appel. Ainsi, Axa Investment Managers s’est doté l’an dernier d’une équipe d’analystes d’impact pour sa plateforme d’investissement en actions Framlington. Chez UBP Asset Management, qui dispose désormais de deux fonds d’impact, l’un sur les actions européennes et depuis peu un autre sur les pays émergents, quatre analystes ont été embauchés ces trois dernières années. Une voie également suivie par M&G. «Pour développer notre stratégie d’impact, nous avons formé une équipe composée de trois analystes, relate Véronique Chapplow, spécialiste de l’investissement à impact chez M&G et responsable de l’équipe. Leur mission est bien spécifique et ne se confond pas avec celle des analystes ESG.»

L’analyse d’impact va en effet plus loin que la simple analyse extra-financière, désormais généralisée chez les grands gestionnaires d’actifs. «Un analyste ESG va regarder les aspects environnementaux, sociaux ou de gouvernance sous l’angle des risques, alors que nous prêtons beaucoup d’attention aux solutions proposées par l’entreprise que nous étudions et à leurs conséquences positives globales», précise Randeep Somel, analyste d’impact chez M&G. Les compétences à mobiliser ne sont par conséquent pas les mêmes. «Les méthodologies d’analyse et de mesure de l’impact ne sont, à ce stade, pas aussi formalisées que les process ESG : les analystes doivent donc faire preuve de beaucoup de créativité pour élaborer ces outils», ajoute Véronique Chapplow. En particulier, ils ne disposent pas de questionnaires établis et de listes d’indicateurs à vérifier. «Un analyste d’impact ne peut pas se contenter de cocher des cases comme cela peut être le cas dans l’analyse ESG : il doit savoir lire entre les lignes de la communication de l’entreprise», prévient Tidjan Ciss, analyste d’impact chez UBP AM. 

Des visites de terrain

Une information qu’il doit la plupart du temps aller chercher par lui-même. «Contrairement à l’ESG, l’information utile à une analyse d’impact est rarement dans les rapports de développement durable : il faut discuter avec la société et bien souvent aller sur le terrain pour se faire une idée», précise Randeep Somel. Une usine utilise un nouveau process, moins polluant pour l’écosystème qui l’entoure ? L’analyste doit aller vérifier par lui-même la réalité de la promesse écologique. Un géant de l’agroalimentaire a mis en place un programme pour soutenir les communautés rurales qui le fournissent en denrées agricoles ? Il doit aller évaluer si le dispositif a un véritable impact social. «L’un des principaux objectifs d’une analyse d’impact est de vérifier l’intentionnalité de la démarche, c’est-à-dire de voir dans quelle mesure l’entreprise poursuit une mission qui dépasse son activité économique d’origine, ce qui nécessite d’aller sur le terrain», confirme Véronique Chapplow.

Mais cette approche pragmatique sur le plan extra-financier ne doit pas occulter l’autre partie du métier de ces analystes : l’étude de la viabilité économique de l’entreprise. En effet, les grands gestionnaires d’actifs tendent à ne pas dissocier l’analyse financière de l’analyse d’impact et cherchent donc des profils capables de jouer sur les deux tableaux. «Nos fonds d’impact ont un double mandat : les externalités sociales ou environnementales d’un côté et la performance financière de l’autre, explique Mathieu Nègre, responsable des actions émergentes chez UBP AM. Les deux aspects doivent être équilibrés, c’est pourquoi ils doivent être étudiés en même temps par les analystes.» 

Des compétences difficiles à évaluer

Pour les recruteurs, cela revient à chercher «le mouton à cinq pattes». «Ce double profil, à la fois financier et ayant une bonne compréhension des enjeux sociétaux et environnementaux, est particulièrement difficile à trouver», confirme Caroline Renoux. La difficulté ne vient pas vraiment des compétences traditionnelles d’analyse financière, qui peuvent être facilement démontrées par un diplôme et que les asset managers savent de toute façon vite jauger. Ce sont les compétences extra-financières qui posent problème. L’intérêt pour les sujets de développement durable et de responsabilité sociale se manifeste souvent en dehors de la vie professionnelle du candidat. Parfois, ils ont pris, à titre personnel, des engagements visibles dans le monde associatif mais, d’autres fois, la démarche est plus informelle, via des lectures ou la participation à des débats sur les réseaux sociaux. Difficile alors, pour les recruteurs, de valider leur expertise. «Il nous faut comprendre ce qui motive les candidats : c’est avant tout une question de ressenti, nous prenons donc un risque», reconnaît Véronique Chapplow. Un risque qui devrait se réduire au fur et à mesure que des formations dédiées à la finance à impact, aujourd’hui très limitées, se développeront.

Juniors ou seniors : un métier pour tous

l «Donner du sens à son métier» est une quête que revendiquent tout particulièrement les jeunes diplômés qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail. «Les jeunes de ma génération ont tendance à vouloir de plus en plus inclure dans leur métier des valeurs personnelles», témoigne Tidjan Ciss, 26 ans, analyste d’impact chez UBP AM. Les projets autour de la finance durable sont, pour des diplômés en finance comme lui, un tremplin parfait. Et une aubaine pour les asset managers qui souhaitent développer ce type de stratégie. «L’idée de lancer des fonds d’impact est venue de la direction mais ce sont les juniors de l’entreprise qui s’en sont tout de suite emparés et ont participé au projet bien au-delà de ce que leur poste prévoyait», relate Mathieu Nègre, responsable des actions émergentes chez UBP AM.

l  Une réalité qui ne doit pas occulter la nécessité, pour les gestionnaires d’actifs, de s’appuyer aussi sur des profils expérimentés. «C’est encore un métier à débroussailler et la complexité des missions confiées aux analystes d’impact implique qu’on les confie à des candidats assez seniors», estime Caroline Renoux, fondatrice du cabinet de recrutement Birdeo. Un défi perçu par ce type de candidats comme une nouvelle page de leur carrière. «Après seize ans comme analyste financier, je vois l’impact comme une évolution naturelle de mon métier dans le secteur de l’investissement», assure Randeep Somel, analyste d’impact chez M&G.