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Covid-19 : les psys à la rescousse des dirigeants

Option Finance - 17 Avril 2020 - Alexandra Milleret

Ressources humaines, Coronavirus, Dirigeants

Peur de la contamination, confinement, chômage partiel, risque de faillite, avenir professionnel incertain… les chefs d’entreprise et leurs salariés sont aussi psychologiquement malmenés par la crise économique et sanitaire due au coronavirus. La mise en place de cellules psychologiques peut les aider à surmonter cette épreuve.

La pandémie du coronavirus (Covid-19) n’a pas seulement déclenché un choc économique et financier comparable, selon le Gouvernement, à celui de 1929. Les entreprises sont aussi touchées dans leur chair. A tel point que, depuis l’arrêt brutal de leurs activités le 16 mars dernier et le début du confinement, les demandes de prise en charge psychologique par les entreprises ont explosé (voir encadré). Le Medef de Lille Métropole a ainsi ouvert depuis quelques semaines une cellule psychologique à destination des dirigeants. Une initiative du Medef mais qui reste locale. «Au Medef de Lille, avant la crise, quinze juristes en droit social répondaient déjà aux questions des chefs d’entreprise par téléphone, rappelle Yann Orpin, président du Medef Lille Métropole. Mais nous nous sommes aperçus que certaines questions allaient au-delà des sujets juridiques (chômage partiel, report de paiements des factures…). Nous avons constaté une charge émotionnelle extrêmement forte chez les dirigeants. C’est pourquoi nous avons donc décidé de les orienter, si nécessaire, vers une cellule psychologique créée spécifiquement et adossée à une structure privée dotée de psychologues et d’assistantes sociales afin de leur apporter une écoute.» 

Eviter le suicide des dirigeants de PME

Pour beaucoup, de telles initiatives sont devenues essentielles. «En temps normal, il n’est pas fréquent de considérer qu’un dirigeant peut avoir ses propres fragilités psychologiques», constate Carine Kessaci, directrice marketing Services de Malakoff Humanis.

Et pourtant… «La plupart du temps, un dirigeant qui dépose le bilan divorce peu de temps après, poursuit Yann Orpin. Beaucoup d’entre eux portent très souvent toute la famille grâce à leur réussite professionnelle : l’école des enfants, le train de vie… Tout le rythme familial est organisé autour du dirigeant. Aussi, en cas de faillite de l’entreprise, tout peut s’écrouler du jour au lendemain.» L’objectif consiste donc à rassurer les dirigeants. «Vais-je m’en sortir ? Vais-je devoir licencier mes collaborateurs ? Vais-je retrouver mes clients après la crise ? Toutes ces questions nous sont posées par des chefs d’entreprise, détaille Jean-Pierre Camard, président de la plateforme d’écoute psychologique Pros-Consulte, créée en 2010. Si nos psychologues ne peuvent donner des conseils financiers, ils abordent les aspects organisationnels de la sortie de crise. Le simple fait d’être écouté, sans jugement mais avec empathie, est toujours une source de mieux-être.»  

Le constat de la fragilité psychologique est d’ailleurs très frappant chez les dirigeants de PME. «Malgré le nom Medef, nous soutenons avant tout les PME, précise Yann Orpin.  Sur nos 2000 adhérents, 90 % d’entre eux ont moins de 50 salariés. C’est cette population que nous accompagnons aujourd’hui.»

Ce type de soutien psychologique peut d’ailleurs durer dans le temps. «Cela peut être une seule écoute téléphonique qui suffira à rassurer le chef d’entreprise, ou un accompagnement continu lorsque la cellule estime qu’une ou deux interventions ne seront pas suffisantes», ajoute Yann Orpin. Face à l’ampleur de la crise économique et sanitaire du coronavirus, certains spécialistes redoutent même une vague de suicides. «Il n’est pas question de créer une statistique sur le sujet des suicides des chefs d’entreprise à la sortie de la crise de coronavirus !», poursuit Yann Orpin.

En France, 344 suicides supplémentaires sur les 10 500 recensés annuellement  avaient été constatés en 2009, en France, notamment à la suite d’une perte d’emplois due à la crise financière de 2008, selon une étude du British Medical Journal. Une tragédie qui représente d’ailleurs un certain coût pour l’entreprise si le suicide est requalifié en accident du travail. «Le coût du suicide d’un cadre est estimé à 400 000 euros en France», indique Marc Vachez, docteur en psychiatrie

Protéger les collaborateurs

Toutefois, les chefs d’entreprise pensent aussi à leurs collaborateurs. Nombre de sociétés comptent parmi leurs effectifs des salariés atteints par le virus du Covid-19, dont certains sont aujourd’hui décédés. «Les chefs d’entreprise sont angoissés à l’idée de mettre en danger leurs collaborateurs, indique Jean-Pierre Camard. La question de la responsabilité de la contamination sur le lieu de travail est posée.» Une vraie inquiétude est ressentie concernant la protection des salariés. Il faut dire que la pandémie du coronavirus bouleverse totalement leur vie professionnelle.

Certains sont obligés de se rendre encore physiquement sur leur lieu de travail. «Des collaborateurs sont contraints d’utiliser les transports en commun ou d’exercer leur métier dans des conditions sanitaires qui ne sont pas évidentes, tout cela est source d’angoisse», observe Jean-Pierre Camard. D’autres, en revanche, ont été placés, parfois à l’improviste, en télétravail. Dans ces deux cas de figures, le chef d’entreprise reste responsable de la sécurité et de la santé de ses collaborateurs pendant les heures travaillées. «Il est quasiment impossible pour un chef d’entreprise, dans le cadre du télétravail par exemple, de savoir si un collaborateur joue bien le jeu du confinement et ne s’expose pas à des risques de contamination», observe Yann Orpin

Par ailleurs, il est désormais fréquent que des chefs d’entreprise demandent à des spécialistes la prise en charge psychologique de salariés proches d’un collaborateur décédé à cause du coronavirus. «Nos psychologues interviennent pour des entretiens parfois sur site lorsque des personnes sont confrontées au risque de contamination au Coronavirus ou lorsque l’entreprise a appris le décès d’un collègue», explique Karen Pariente, responsable du département care services chez Stimulus, cabinet conseil spécialisé dans la santé psychologique au travail.

D’autres structures ont, quant à elles, décidé de mettre en place des programmes de soutien dédiés. «Nous proposions déjà un pack fragilité comprenant notamment une ligne “infos-décès” pour accompagner l’assuré confronté au décès d’un proche et le guider dans les démarches administratives à effectuer, souligne Carine Kessaci. Par ailleurs, depuis le 6 avril dernier, nous proposons à nos entreprises clientes la mise en place d’une cellule psychologique destinée à soutenir leurs collaborateurs en détresse. Nous leur proposons également un accompagnement spécifique en cas de décès de leurs salariés.» 

Gérer le stress des salariés

Même pour les collaborateurs placés en télétravail, la situation peut être anxiogène. «Les entreprises se rendent compte aujourd’hui qu’il existe un stress dû au confinement, constate Jean-Pierre Camard. La période est assez révélatrice du besoin de soutien psychologique des équipes indépendamment de la situation financière des entreprises. Avant la crise du coronavirus, peu de dirigeants se préoccupaient réellement du bien-être de leurs collaborateurs. Or, lorsque le personnel est touché, il existe un impact professionnel.» 

Et contrairement aux idées reçues, travailler depuis chez soi n’est pas le rêve de tous les salariés. «Certains sont angoissés par l’idée même du confinement, explique Melissa Pangny, psychologue. Tout le monde n’aime pas le télétravail parce qu’aller au bureau est parfois une soupape de décompression qui fait sortir les collaborateurs de leur quotidien personnel.» 

De plus, cet éloignement met parfois à mal l’identité professionnelle du salarié. «Vais-je retrouver mon poste à la fin du confinement ? Suis-je toujours productif ? Mon employeur pense-t-il que je ne fais rien de mes journées ?», liste Melissa Pangny. Dans ces circonstances exceptionnelles que vivent toutes les entreprises dans le cadre de la pandémie du coronavirus, la communication est la clé du bien-être des équipes en télétravail selon les spécialistes. «Il n’est pas évident pour un chef d’entreprise de trouver le bon dosage de communication sur la santé financière de l’entreprise, conseille Melissa Pangny. L’information ne doit ne pas être anxiogène !» Et si le besoin de se plaindre de sa hiérarchie se fait sentir, les salariés peuvent être rassurés : toutes les consultations sont anonymes !

Les demandes de prises en charge psychologiques explosent

 l «Il est fou de constater à quel point le coronavirus nécessite une telle prise en charge de l’angoisse des chefs d’entreprise et des salariés», observe Yann Orpin, président du Medef Lille Métropole. Effectivement, depuis le début du confinement, les demandes de prises en charge psychologiques par les entreprises ont explosé. «Nous fonctionnons avec un numéro vert accessible aussi bien aux dirigeants qu’aux salariés et  une application mobile peut être également chargée, explique Jean-Pierre Camard président de la plateforme d’écoute psychologique Pros-Consulte travaillant avec plus de 400 entreprises publiques (la Direction générale des finances publiques, la Banque de France, la Caisse des dépôts…) comme privées (Philips, Faurecia, Téréos, Les Mousquetaires, l’APEC, Bic…) représentant 3 millions de salariés. Nous enregistrons actuellement entre 300 et 500 appels par jour contre 50 habituellement.» 

l C’est le cas aussi chez Stimulus, cabinet de conseil spécialisé dans la santé psychologique au travail qui intervient en gestion de crise grâce à une plateforme en ligne et un numéro vert. «Nous constatons une augmentation très significative de la fréquentation de nos dispositifs et nous ne sommes qu’au début du confinement, indique Karen Pariente, responsable du programme care services chez Stimulus. Pour répondre aux demandes, nous avons développé des webinars (sorte de conférences sur Internet) pour traiter spécifiquement des sujets du confinement et du télétravail et ainsi aider tous les acteurs de l’entreprise à mieux faire face.» Un constat partagé également par le mutualiste Malakoff Humanis. «Certains services comme la téléconsultation ont enregistré dix fois plus de flux qu’habituellement», observe Carine Kessaci, directrice marketing Services de Malakoff Humanis qui dispose déjà d’un portefeuille de 400 entreprises de toute taille. Une tendance qui ne devrait pas baisser dans les semaines à venir. 

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