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L’irrésistible montée des métiers de la finance durable

Option Finance - 25 juin 2021 - Anne del Pozo

Qu’il s’agisse de créer des postes ou de renforcer les équipes en place, les grandes entreprises et le monde de la finance augmentent les recrutements d’experts en finance durable aux profils variés : analystes ESG, chargés de reporting RSE, gestionnaires de fonds à impact… Un nouveau métier est même en train d’apparaître, celui de chief sustainable finance officer.

Depuis un an, les emplois liés à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et la finance durable ont toujours le vent en poupe. « Entre 2019 et 2020 le nombre de recrutements en finance durable a augmenté de 70 %, souligne Caroline Renoux, fondatrice et dirigeante du cabinet Birdeo. Au sein de notre cabinet, nous avons assuré le recrutement de 80 personnes en 2020, une année déjà record. Et la tendance ne se dément pas pour 2021 ! » Une croissance portée par différents enjeux. « Les engagements des entreprises, notamment face aux enjeux climatiques, doivent être mis en œuvre et la réglementation leur impose de nouvelles obligations de transparence du reporting sur leurs performances non financières, explique Isabelle Mouret de Lotz, consultante recrutement finance durable chez Birdeo. Par ailleurs, la pression du marché s’accroît. Les investisseurs sont de plus en plus regardants sur les risques environnementaux et sociaux des valeurs détenues en portefeuille. Les consommateurs, pour leur part, sont de plus en plus soucieux de consommer durable. » 

La finance est ainsi l’un des leviers majeurs pour changer de braquet et répondre à l’urgente intégration des enjeux environnementaux et sociétaux actuels. « Dans les entreprises, les financiers doivent comprendre la réglementation en matière de développement durable, comment ils peuvent s’appuyer sur cette réglementation pour mieux flécher leurs investissements et orienter leur stratégie de finance durable, précise Hervé Gbego, CEO de Compta Durable (membre groupe SFC), membre du bureau du CSOEC – président GT RSE DFCG. A ce titre, les directions financières ont besoin de pouvoir s’appuyer sur des experts ESG qui comprennent pourquoi et comment récupérer des données extra-financières et comment les analyser. » Les métiers de la finance tendent donc à se structurer en ce sens. De nouveaux métiers apparaissent tels qu’analyste ESG ou chargé de reporting RSE.


Les analystes ESG prisés dans les entreprises

Les analystes ESG sont chargés d’intégrer au sein de l’analyse financière classique les critères ESG fondamentaux, en lien avec le secteur d’activité et les ambitions de l’entreprise, de mettre ces analyses à la disposition de l’ensemble des équipes de gestion ou encore d’encourager les travaux conjoints entre analystes financiers et extra-financiers. « Ils ont également pour vocation de vérifier la qualité des informations extra-financières et leur cohérence avec la stratégie ESG de l’entreprise, précise Isabelle Mouret de Lotz. Ils rapportent à la direction financière sur l’avancement de la stratégie ESG de l’entreprise par rapport aux objectifs fixés en la matière, afin de mettre en place, si besoin, des actions correctives. » Pour mener à bien leur mission, ces analystes doivent maîtriser les critères ESG et faire preuve d’une bonne connaissance des normes du standard international en matière d’environnement (Global Reporting Initiative). Une vision prospective de la stratégie ESG de l’entreprise leur est également demandée.


Les chargés de reporting toujours autant plébiscités

Les analystes ESG s’appuient notamment sur les chargés de reporting RSE, dont le rôle consiste à coupler le reporting financier classique avec des critères extra-financiers (ESG). Ils collectent les données auprès des différentes directions de l’entreprise concernées par les enjeux ESG et responsables des émissions de CO2. « Les chargés de reporting RSE doivent avoir une bonne connaissance de l’entreprise et de ses enjeux ESG, poursuit Isabelle Mouret de Lotz. Leur capacité d’écoute est fondamentale, car il leur revient de récupérer des données auprès de différents métiers de l’entreprise, pour lesquels les critères ESG ne sont pas toujours la priorité ».


Le verdissement des métiers traditionnels de la direction financière

Au-delà de ces profils spécifiques, la finance doit également transformer ses métiers traditionnels pour les orienter vers des stratégies et réflexions plus « durables ». « C’est notamment le cas de la comptabilité, explique Hervé Gbego, CEO de Compta Durable (membre Groupe SFC), membre du bureau du CSOEC – président GT RSE DFCG. Dans le cadre de ses missions, la comptabilité peut en effet contribuer à mesurer le niveau de durabilité de l’entreprise en s’appuyant sur des données financières et, de plus en plus, extra-financières ». Au sein des équipes finances, les contrôleurs de gestion spécialisés en développement durable commencent également à être recherchés. Leur mission consiste à proposer d’investir dans des projets sociaux, environnementaux, durables… « Pour le moment, peu de profils sur le marché correspondent à ce besoin des entreprises, constate Isabelle Mouret de Lotz. Les contrôleurs de gestion ont néanmoins l’expertise pour réaliser des prévisionnels budgétaires et d’investissement qu’il leur suffit juste de compléter avec un intérêt porté au développement durable et/ou en matière d’investissement socialement responsable (ISR). »

Les formations s’ouvrent aux métiers de la finance durable

  • S’agissant du secteur de la finance responsable, les recruteurs cherchent avant tout des profils dotés d’une double culture finance et RSE/ESG. « Au-delà des compétences métiers techniques qu’ils acquièrent pendant leur parcours étudiant, ce qui caractérisera les jeunes recrues qui entendent s’engager dans les métiers de la finance durable, sera leur capacité à être innovants, adaptables et résilients, leurs compétences analytiques ainsi que leur éthique », explique Jérôme Troiano, directeur du centre carrière de l’Edhec. 
  • Preuve que ces profils sont toujours plus demandés, écoles et universités intègrent de plus en plus de notions RSE et ESG dans leurs parcours « Finance », à l’instar du nouveau double cursus Climate Change & Sustainable Finance que l’Edhec Business School et Mines ParisTech proposeront à compter de la prochaine rentrée. « Ce programme conjoint formera une nouvelle génération de professionnels de la finance, capables d’associer une expertise financière à une bonne compréhension des défis scientifiques et techniques liés à la transition vers une économie à faible émission de carbone », ajoute Jérôme Troiano. A la rentrée prochaine, l’ordre des experts-comptables lance pour sa part, en partenariat avec l’Université Paris Dauphine, un certificat RSE et reporting extra-financier…

Questions à... Régine Lucas, chief sustainable finance officer (CSFO) chez L’Oréal

« La finance durable s’intègre dans tous nos métiers financiers. »


En qualité de Chief Sustainable Finance Officer (CSFO) de L’Oréal, quelles sont vos missions ?

Chez L’Oréal, nous sommes convaincus que la performance économique et financière est indissociable de la performance sociale, sociétale et environnementale du groupe. Dans ce contexte, la création du poste de Chief Sustainable Finance Officer est le fruit d’une réflexion commune entre Christophe Babule, notre Chief Financial Officer (CFO) et Alexandra Palt, notre Chief Corporate Responsibility Officer (CCRO). Ma mission au quotidien consiste à développer les moyens qui vont nous permettre de créer les conditions financières nécessaires à un business model profitable et durable à la fois. Pour cela, nous nous appuyons sur trois leviers : articuler la performance financière et extra-financière dans nos processus de gestion, intégrer le coût de l’impact environnemental et social dans nos décisions opérationnelles et embarquer notre écosystème financier pour soutenir nos engagements.

Nos programmes de développement durable, débutés en 2013 et poursuivis en 2020 dans le cadre de « L’Oréal pour le Futur », portent une transformation radicale de nos métiers. La fonction finance se transforme aussi, pour accompagner le business. Le CFO d’aujourd’hui sera un Chief Value Officer demain, en charge de piloter l’ensemble de la création de valeur du groupe, dont celle liée à notre impact environnemental et sociétal.


Quelle est la place du CSFO dans l’organigramme de L’Oréal ?

Le poste de CSFO rapporte directement au CFO et au CCRO, tous les deux membres du comité exécutif de L’Oréal.

Les interactions avec les autres directions du groupe sont nombreuses. La finance durable s’intègre dans tous nos métiers financiers, que ce soit dans la comptabilité et le contrôle de gestion, pour allouer et piloter les ressources nécessaires, ou en corporate finance pour investir nous-mêmes durablement ou mettre en place de nouveaux modes de financement comme les fonds d’impact investing.

Les grands partenaires dans l’entreprise sont bien sûr les équipes corporate responsibility et les nombreux experts qui les appuient aussi bien au sein des Opérations (usines et centres de distribution) que du département Recherche. Nous travaillons avec eux sur nos plans d’action, sur les process et les outils de pilotage, avec des enjeux data et gouvernance très transversaux.


Pensez-vous que ce métier a pour vocation de se développer ?

Les bouleversements engendrés par la crise de la Covid-19 ont prouvé que les entreprises les plus résilientes et les plus compétitives étaient celles qui avaient des objectifs ambitieux et des résultats concrets en RSE. Ainsi, je suis persuadée que la contribution de la finance sur le pilotage de cette création de valeur de l’entreprise va continuer de se renforcer. Et si nous n’en étions pas convaincus, la convergence des reportings financiers et durables dans les futures normes internationales, à commencer par celles de l’Europe, contribue indubitablement à la notoriété et à l’utilité de ce métier de CSFO.

Des recrutements également dans le secteur financier

Du côté des entreprises du secteur de la finance (banques, assurances, conseillers spécialisés), les recrutements sont également portés par un cadre réglementaire qui ne cesse de se renforcer. « La profession doit faire face à un tsunami réglementaire, il s’agit d’inclure l’ESG dans l’analyse des risques et donc dans tous les processus, et ce dès le développement de produit », indique un expert ESG. Les référents ESG sont ainsi particulièrement recherchés. « Ils ont pour vocation de consolider et redéfinir la stratégie ESG de la banque ou de l’assurance et de sa mise en œuvre opérationnelle : sélection des critères ESG, veille réglementaire, choix des outils de suivi, etc., poursuit Caroline Renoux. Pour mener à bien leur mission et embarquer les équipes internes et externes autour de la stratégie ESG définie, ces référents doivent être communicants, convaincants et pédagogues. Il leur faut également savoir compiler et analyser les bonnes données extra-financières et avoir une bonne vision de ce qu’ils peuvent en faire ».

Les gestionnaires de fonds à impact ont également de plus en plus le vent en poupe. Leur mission principale consiste à utiliser les outils financiers afin de financer des projets à impact. Ils conseillent et mesurent la rentabilité financière mais également l’impact positif généré au niveau social et environnemental. Ils doivent alors avoir une bonne connaissance des critères ESG ainsi qu’un très fort intérêt pour les marchés financiers et l’investissement d’impact, sans oublier une expérience terrain des projets sociaux et environnementaux.

Les métiers de la finance durable offrent ainsi de nombreuses opportunités aux candidats. L’offre est d’autant plus intéressante que les salaires sont attractifs. En entreprise ils oscillent entre 40 000 et 60 000 euros pour le chargé de reporting RSE et 50 000 et 80 000 euros pour les analystes ESG. Dans le secteur de la finance, ils peuvent atteindre jusqu’à 95 000 euros pour un gestionnaire de fonds à impact ayant entre sept et dix ans d’expérience. D’autre part, ces métiers tendent à évoluer et à se développer, ouvrant la voie à des perspectives de carrière innovantes. Dernier exemple en date, la création inédite d’un poste de chief sustainable finance officer (CSFO) chez L’Oréal. Une initiative qui devrait sûrement faire des émules !