Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues, la France et l’Europe accélèrent leur effort de réarmement. Mais derrière l’affichage politique, le financement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) reste un défi majeur. Contraintes ESG, manque de visibilité pour les PME et ETI et mobilisation encore insuffisante des capitaux privés freinent le développement du secteur. Pour Nicolas Grangier, chef du service de la sécurité économique – DGA (Direction générale de l’armement), il est essentiel de clarifier la réalité du secteur pour mobiliser tous les acteurs. La BITD française repose sur environ 4 500 entreprises, organisées autour de 9 grands maîtres d’œuvre. « Ce sont des emplois hautement qualifiés et non délocalisables », souligne-t-il. Sur le terrain, les enjeux sont d’abord industriels avec des entreprises duales qui interviennent aussi dans le civil. Hervé Morin, président de la région Normandie, évoque un écosystème régional structuré autour de 70 à 80 PME impliquées dans la défense. « Aujourd’hui leur problématique est la visibilité », affirme-t-il. Pour l’ancien ministre, le gouvernement annonce une économie de guerre, mais les commandes pour les sous-traitants ne sont pas structurées. Pour accompagner le secteur, la région a lancé un fonds de 100 millions d’euros, intervenant en co-investissement dans les start-up et jusqu’aux ETI, ainsi qu’un véhicule de 10 millions d’euros avec Crédit Agricole et Groupama ciblant les besoins en fonds propres des PME régionales.
Favoriser le non-coté
Du côté des investisseurs, les lignes évoluent mais nécessitent encore de la pédagogie. « Il faut bien distinguer les armes prohibées des armes conventionnelles », explique Valentin Pernet, chez Oddo BHF AM. Ce dernier insiste sur la nécessité de mieux qualifier le secteur pour les investisseurs ESG, d’autant que la défense recouvre désormais un spectre élargi – optique, logistique, semi-conducteurs – au cœur des enjeux de souveraineté. « La perception évolue, notamment depuis la position de la Commission européenne, qui a autorisé fin 2025 l’intégration de la défense dans les fonds ESG », poursuit Valentin Pernet. Pour Hervé Guez, CIO chez Mirova, les freins sont avant tout structurels. « Le vrai sujet n’est pas l’ESG, mais la structure de l’épargne européenne », avance l’expert. Il pointe une épargne abondante mais trop largement investie en liquidités et peu mobilisée vers le financement des entreprises européennes. Il propose de réorienter les flux vers des véhicules adaptés, notamment dans le non-coté. Il préconise également une approche de gestion européenne et encapsulée dans la notion d’autonomie stratégique pour convaincre les épargnants. Au-delà des outils, un changement de perception est nécessaire. « Il faut être fiers de notre industrie de défense », conclut Nicolas Grangier.