Alors que des vents contraires soufflent depuis les Etats-Unis, l’engagement et le vote apparaissent comme des pratiques toujours aussi essentielles aux yeux des investisseurs européens. Depuis de longs mois, le dialogue actionnarial apparaît très difficile de l’autre côté de l’Atlantique, avec des investisseurs qui sont accusés d’entente anti-concurrentielle lorsqu’ils mettent en commun leurs efforts d’engagement, voire qui se retrouvent devant les tribunaux pour avoir déposé une résolution d’actionnaires en assemblée générale (AG). En Europe aussi, les investisseurs responsables doivent faire face à des vents contraires. « BP a refusé d’inscrire à l’ordre du jour de son AG 2026 une résolution d’actionnaires déposée de manière totalement régulière par l’ONG Follow This et une coalition d’investisseurs institutionnels, parmi lesquels figuraient la Fondation Ethos et certains de ses membres », témoigne David Jeannet, head responsible investment & sustainability research au sein de la Fondation Ethos.
Dans l’ensemble, le dialogue reste toutefois possible sur le Vieux Continent et il est essentiel que les détenteurs d’actifs le soutiennent. « Quand un acteur comme EnBW, qui dispose encore de centrales à charbon, annonce qu’il avance sa sortie du charbon de 2035 à 2028, c’est un énorme progrès qu’il faut encourager », plaide Jean-Bernard Ott, responsable allocation et politique ESG à la CAVP (Caisse d’assurance vieillesse des pharmaciens). Pour être constructif, cet engagement actionnarial doit aussi être de haute qualité. « Les entreprises ne sont pas hostiles au dialogue à condition que l’investisseur ne soit pas dans une démarche “tick the box”, assure Philippe Tastevin, chief executive officer d’Acute Investor Services. L’investisseur doit faire preuve d’empathie, en tenant compte des spécificités de l’entreprise, et apporter de l’expertise, par exemple en l’aidant à se situer par rapport à ses pairs. »
Aujourd’hui, il reste difficile de savoir dans quelle mesure l’engagement mené par les sociétés de gestion suit cette approche qualitative. L’Ademe, qui a étudié les rapports d’investissement durable élaborés au titre de l’article 29 de la loi énergie-climat, dresse un bilan contrasté. « Le reporting sur les actions d’engagement reste relativement qualitatif : il est difficile de distinguer quel degré de pression est véritablement mis sur les entreprises, note Mathieu Garnero, chef du service économie et finance de l’Ademe. On identifie tout de même de bonnes pratiques, renforcées sous l’impulsion du label ISR, comme la mention explicite des étapes de l’engagement, des leviers utilisés et du processus d’escalade, même si ce dernier prévoit souvent de multiples portes de sortie. » Attention toutefois aux indicateurs quantitatifs qui ne sont pas tous pertinents, prévient Jean-Bernard Ott : « Le nombre de votes négatifs en AG est utilisé par certains acteurs comme un indicateur de la rigueur de la politique d’engagement, alors que c’est plutôt un constat d’échec : si le dialogue se passe bien, il ne devrait pas y avoir de votes négatifs. »
La révision imminente de la directive européenne sur le droit des actionnaires (SRD 2) doit être, pour Bruxelles, l’occasion de soutenir l’engagement actionnarial « à l’européenne ». « Il serait notamment utile d’harmoniser et de rendre plus facile le dépôt de résolutions d’actionnaires dans les différents pays européens », pointe David Jeannet. Une consultation publique est ouverte jusqu’au 6 mai.