Avec une collecte en progression de 40 % en 2025 en Europe, les ETF avancent à grands pas sur le Vieux Continent. Portés par l’adoption croissante de leurs utilisateurs historiques, l’innovation produit et l’arrivée de nouveaux investisseurs, les ETF s’imposent progressivement comme un pilier du paysage de l’épargne et de l’investissement. Quelle est la dynamique depuis le début de l’année ? Quels utilisateurs portent la croissance de cet instrument ? Comment expliquer l’engouement des particuliers pour les ETF ? Comment les CGP utilisent-ils cet outil ? La multiplication des produits change-t-elle la donne ? Qu’est-ce qu’un ETF actif ? Que représente ce segment et quel est son potentiel ?
- Quelle est la dynamique des ETF en Europe depuis le début de l’année ?
- Quels sont les investisseurs qui portent la croissance aujourd’hui ?
- Quels sont les atouts des ETF pour les particuliers ?
- Jusqu’où cette croissance peut-elle aller selon vous ?
- Qu’est-ce qui conduit les CGP, qui pouvaient être réticents aux ETF par le passé, à davantage les utiliser et les conseiller ?
- L’allocation n’est-elle pas le cœur de métier du CGP ?
- Quelles sont les solutions privilégiées actuellement ?
- Les assureurs sont-ils convertis aux ETF ?
- Les usages des ETF évoluent-ils avec la montée en gamme de l’offre ?
- Les ETF thématiques, notamment autour de la défense, sont-ils un bon moyen de séduire les particuliers ?
- Comment définir un ETF actif ?
- Quelle est la part de marché des ETF actifs ?
- Comment percevez-vous cette nouvelle concurrence ?
- Ne risque-t-on pas de perdre une partie de l’intérêt des ETF et de la compréhension des investisseurs avec les ETF actifs ?
- Pensez-vous que les ETF actifs peuvent prendre une place aussi prépondérante qu’aux Etats-Unis ?
- Quelles sont les perspectives à moyen / long terme ?
Les intervenants :
- Jérémy Tubiana, responsable du développement ETF France et Benelux chez BNP Paribas Asset Management
- Guillaume Dambrine, responsable distribution ETF France & Benelux chez Franklin Templeton
Quelle est la dynamique des ETF en Europe depuis le début de l’année ?
Guillaume Dambrine : Depuis le début de l’année, le marché des ETF en Europe a connu plusieurs phases distinctes. Les mois de janvier et février ont été relativement calmes, avec une volatilité limitée et des flux particulièrement soutenus. En revanche, la fin février et le début du conflit en Iran ont entraîné une hausse brutale de la volatilité au mois de mars, ce qui a temporairement affecté les flux. Malgré cela, le premier trimestre reste très positif. Dans ce contexte, les investisseurs ont procédé à des réallocations de portefeuille, notamment en faveur des obligations à faible duration, qui ont attiré une partie importante des flux.
Nous avons également observé une forte dynamique sur les ETF exposés aux marchés émergents. Ces marchés offrent aujourd’hui une diversification jugée intéressante par les investisseurs, avec des performances solides depuis le début de l’année. Les marchés émergents sont ainsi devenus une alternative crédible au sein des portefeuilles actions, ce qui explique les flux importants observés sur cette thématique.
Jérémy Tubiana : Malgré un contexte de marché marqué par la volatilité, la collecte sur les ETF reste extrêmement forte et continue même d’atteindre des niveaux records. L’année 2025 avait déjà constitué un sommet historique en matière de collecte, et les flux enregistrés cette année dépassent déjà ceux observés à la même période l’an dernier.
On constate que les investisseurs continuent d’investir massivement dans les ETF, notamment les investisseurs particuliers. Habituellement, les flux se concentrent surtout sur les supports exposés aux actions mondiales et américaines. Depuis le début de l’année, les investisseurs se tournent davantage vers les actions européennes et les marchés émergents. L’intérêt pour les actions européennes, en particulier, est nettement supérieur à celui observé habituellement. Cette dynamique s’explique par plusieurs facteurs : des prises de bénéfices sur les marchés américains, les tensions sur les valeurs technologiques, la baisse du dollar et l’intérêt croissant pour certaines thématiques comme la défense et l’autonomie stratégique. Les investisseurs ont donc cherché à diversifier davantage leurs allocations.
Par ailleurs, les ETF équivalents monétaires ont également connu un fort succès. Ils offrent des rendements attractifs, supérieurs à ceux des fonds monétaires traditionnels. Cette catégorie attire une nouvelle clientèle, celle des investisseurs corporate à la recherche de solutions de trésorerie simples et efficaces.
Quels sont les investisseurs qui portent la croissance aujourd’hui ?
Jérémy Tubiana : La principale source de croissance provient clairement des investisseurs particuliers. On observe une montée en puissance du retail, notamment à travers les plateformes digitales et les solutions d’investissement automatisées. Beaucoup d’investisseurs achètent désormais régulièrement des ETF Monde afin de préparer leur retraite ou de constituer une épargne de long terme.
Cela explique d’ailleurs certains comportements de marché. D’un côté, des investisseurs réduisent leur exposition directe aux actions américaines, mais continuent malgré tout d’acheter des ETF Monde, alors même que l’indice MSCI World reste composé à environ 60 % d’actions américaines. Cette apparente contradiction s’explique par la logique d’investissement programmée des particuliers, qui continuent à investir chaque mois via des ETF globaux.
Les investisseurs institutionnels restent également présents. Les assureurs, les fonds de pension ou encore les investisseurs corporate utilisent de plus en plus les ETF. Ils recherchent à la fois des produits vanille, mais aussi parfois des expositions avec davantage de granularité.
Guillaume Dambrine : J’ajouterais que la croissance structurelle du marché des ETF repose sur plusieurs éléments bien identifiés : la transparence, les faibles coûts, la liquidité intraday et la flexibilité d’utilisation que cela permet. Mais aujourd’hui, on observe surtout un changement qualitatif. Les ETF ne sont plus simplement utilisés comme des produits tactiques ; ils deviennent de véritables briques de construction au cœur des allocations.
Nous assistons à un basculement vers une logique de building blocks, c’est-à-dire une construction modulaire des portefeuilles à partir d’ETF. Cette évolution est particulièrement visible chez les conseillers en gestion de patrimoine, les sélectionneurs de fonds et les multifamily offices.
La digitalisation joue également un rôle majeur. Les nouvelles plateformes d’épargne et les outils digitaux de conseil proposent désormais des offres entièrement construites autour des ETF. Les investisseurs particuliers deviennent eux-mêmes de plus en plus éduqués à ces produits et commencent à utiliser des stratégies plus sophistiquées.
Quels sont les atouts des ETF pour les particuliers ?
Guillaume Dambrine : Pendant longtemps, les ETF ont surtout été utilisés de manière tactique dans les portefeuilles, en particulier dans la gestion intermédiée par les CGP. Aujourd’hui, ils deviennent progressivement un socle stratégique d’allocation. De nombreuses plateformes digitales proposent désormais des solutions permettant d’investir en un clic dans un panier d’ETF correspondant à un profil de risque donné. Cela implique encore des besoins importants en matière de pédagogie et d’accompagnement et de construction de portefeuille. Le rôle des sociétés de gestion évolue donc. Nous devons fournir non seulement des produits, mais aussi des solutions de plus en plus poussées sur toute la partie d’aide à l’allocation et à la construction de portefeuilles. Cela passe par du contenu, des outils d’allocation et des portefeuilles modèles.
Jérémy Tubiana : Depuis plusieurs années, les investisseurs particuliers prennent conscience de la nécessité de reprendre en main leur épargne. Le contexte inflationniste, la baisse des rendements des placements traditionnels et les inquiétudes autour des retraites ont accéléré cette tendance. Le covid a constitué un véritable tournant. A cette période, beaucoup de particuliers ont découvert les marchés financiers et les ETF via internet et les réseaux sociaux. Ces produits se sont imposés comme des outils simples à comprendre : ils répliquent un indice, permettent une forte diversification, offrent une liquidité immédiate et affichent des frais réduits. Cela a joué un rôle fondamental dans l’adoption massive des ETF par les particuliers. Les statistiques de l’AMF montrent d’ailleurs une progression très nette du nombre d’investisseurs particuliers depuis la période post-covid.
Jusqu’où cette croissance peut-elle aller selon vous ?
Jérémy Tubiana : Nous ne sommes qu’au début de cette dynamique. Une grande partie de l’épargne européenne reste investie sur des placements très conservateurs comme le fonds en euros ou le livret A. Avec le temps, cette épargne va progressivement être transmise à des générations de jeunes investisseurs, déjà familiarisés avec les ETF et les marchés financiers.
Le grand transfert générationnel de patrimoine qui se prépare devrait donc soutenir durablement la croissance des ETF. Les jeunes investisseurs ont déjà adopté ces outils et continueront probablement à les utiliser lorsqu’ils disposeront de davantage de patrimoine. Il s’agit d’un phénomène plus vaste de développement du marché de l’épargne dans son ensemble. Cette dynamique bénéficie à l’ensemble des acteurs de la chaîne, qu’il s’agisse des investisseurs particuliers, des CGP, des banques privées ou encore des sociétés de gestion qui travaillent pour ces derniers.
Guillaume Dambrine : Nous sommes en effet à l’aube d’un immense transfert de richesse lié à la génération des baby-boomers pour les 20 prochaines années. Les générations suivantes sont déjà converties aux ETF et considèrent ces produits comme naturels dans une allocation de portefeuille. Nous constatons d’ailleurs que la demande vient désormais aussi des clients eux-mêmes, qui poussent les intermédiaires financiers à intégrer davantage d’ETF dans leurs solutions d’investissement. Nous sommes donc probablement encore au début de cette histoire qui devrait encore s’amplifier dans les prochaines années.
Qu’est-ce qui conduit les CGP, qui pouvaient être réticents aux ETF par le passé, à davantage les utiliser et les conseiller ?
Guillaume Dambrine : La dynamique d’adoption est particulièrement forte depuis trois ans sur les plateformes bancaires et d’assurance vie, ainsi que chez les CGP eux-mêmes. Cette évolution a été amplifiée par des contraintes réglementaires et de marché, notamment les logiques de value for money mises en place récemment, qui ont conduit à l’éviction de certains fonds trop chargés en frais. Dans ce contexte, les ETF se sont imposés naturellement, en raison de leurs coûts réduits et de leur capacité à répliquer fidèlement les indices sans débat sur la performance relative. On observe également un effet générationnel important : de nombreux nouveaux CGP, souvent plus jeunes et plus digitalisés, arrivent sur le marché avec une culture déjà très favorable aux ETF. Cela accélère encore leur diffusion.
Pour autant, l’enjeu n’est plus vraiment l’acculturation aux ETF, qui est déjà bien avancée, mais leur bonne utilisation dans la construction de portefeuilles : les combiner efficacement pour créer des allocations cohérentes et robustes. Dans ce contexte, les émetteurs doivent accompagner l’ensemble de la chaîne de distribution.
L’allocation n’est-elle pas le cœur de métier du CGP ?
Guillaume Dambrine : Le modèle historique du CGP reposait largement sur la sélection de gérants, par exemple aller identifier les meilleurs fonds sur la tech américaine ou sur une classe d’actifs donnée. C’était une approche très centrée sur le stock picking de gérants.
Aujourd’hui, la valeur ajoutée se déplace clairement vers l’allocation d’actifs. Avec la multiplication des briques d’investissement disponibles via les ETF, la construction de portefeuille devient plus modulaire et plus centrale que la sélection de produits individuels.
Jérémy Tubiana : Le métier de CGP est en réalité multidimensionnel : il couvre à la fois des sujets financiers, fiscaux, patrimoniaux et successoraux. Dans ce contexte, il devient difficile d’exceller sur tous ces volets simultanément. Cela crée un besoin accru de délégation afin de garantir un niveau de service élevé sur chacun de ces domaines.
C’est ce qui explique notamment le développement de nouvelles organisations, avec des CGP ou des groupements qui créent leurs propres sociétés de gestion pour déléguer la partie financière, ou encore des structures indépendantes qui se dotent d’équipes spécialisées en allocation d’actifs ou en sélection de fonds.
On assiste ainsi à une forme d’institutionnalisation du métier de CGP. Même lorsqu’ils ne travaillaient pas historiquement avec des ETF, beaucoup les intègrent désormais via des fonds dédiés ou des mandats de gestion, afin d’adapter le format à leur modèle de rémunération. Car la question du modèle économique reste centrale : un conseiller doit pouvoir être rémunéré pour son travail, et différentes solutions permettent précisément d’assurer cet équilibre.
«Avec la multiplication des briques d’investissement disponibles via les ETF, la construction de portefeuille devient plus centrale que la sélection de produits individuels.»
Quelles sont les solutions privilégiées actuellement ?
Jérémy Tubiana : On observe une montée en puissance des fonds dédiés, notamment du côté des assureurs, qui voient une demande de plus en plus forte pour ce type de solutions. Les mandats de gestion constituent également une tendance structurelle, en particulier dans les contrats d’assurance vie luxembourgeois, qui apparaissent comme un segment particulièrement dynamique.
En France, ces approches commencent à se développer, même si les dispositifs de gestion pilotée peinent encore à rencontrer un succès massif, qu’ils reposent sur des ETF ou non. Cela tient notamment à la perception de ces offres par les investisseurs. Dans les gestions pilotées traditionnelles, l’empilement des frais – contrat, mandat et supports sous-jacents – peut rapidement atteindre un niveau élevé, rendant la création de performance plus difficile. A l’inverse, certaines architectures intégrant des ETF permettent d’aboutir à des niveaux de coûts globaux plus compétitifs. Cela met en lumière un enjeu important d’éducation : il ne s’agit pas uniquement de comprendre les ETF, mais aussi de mieux appréhender les différents modèles de gestion et leurs structures de coûts, afin d’identifier les solutions les plus efficientes.
Les assureurs sont-ils convertis aux ETF ?
Guillaume Dambrine : Oui, clairement, la situation a beaucoup évolué ces dernières années. Il y a encore peu de temps, l’intégration des ETF dans les contrats d’assurance vie n’était pas une priorité pour les assureurs traditionnels. Aujourd’hui, la dynamique est très différente : les grandes maisons cherchent désormais à répondre pleinement aux besoins des clients et à combler les éventuelles lacunes de leur offre en la matière.
On observe donc un comportement beaucoup plus proactif, avec une volonté d’être capables de proposer une couverture complète en ETF, sur l’ensemble des classes d’actifs. L’objectif est d’offrir, pour chaque segment, une ou plusieurs solutions de référence, de type best-in-class, afin de garantir du choix aux investisseurs.
Cette évolution implique toutefois des contraintes opérationnelles importantes. Les assureurs doivent maintenir des listes de produits à jour, assurer des due diligences régulières sur les émetteurs et respecter des critères qualitatifs et quantitatifs stricts. Cela limite naturellement le nombre de produits référencés et renforce la sélectivité.
Jérémy Tubiana : Il faut aussi rappeler que les freins n’étaient pas uniquement liés à des considérations économiques ou commerciales, comme la question des rétrocessions. Il y avait également un enjeu opérationnel important.
La gestion des ETF implique une chaîne d’exécution différente de celle des fonds traditionnels, ce qui a longtemps constitué un obstacle pour les assureurs. La question du traitement des ordres, du moment d’exécution et de la valorisation des unités de compte pouvait poser des difficultés techniques.
Dans ce contexte, les fonds indiciels peuvent offrir une solution adaptée. Ils offrent une réponse équivalente aux ETF en termes de logique d’investissement, mais avec une structure de fonds classique, avec une valeur liquidative, plus simple à intégrer dans les systèmes des assureurs.
Les usages des ETF évoluent-ils avec la montée en gamme de l’offre ?
Jérémy Tubiana : Historiquement, les investisseurs conseillés utilisaient principalement des ETF très simples, dits vanille, essentiellement pour obtenir une exposition large aux marchés. Aujourd’hui, avec la diversification croissante de l’offre et l’innovation produit, les usages se sont nettement sophistiqués. Les conseillers disposent désormais d’une palette beaucoup plus étendue d’outils et peuvent proposer des solutions plus fines, qu’il s’agisse d’ETF equal-weighted, d’ETF Monde excluant certaines zones comme les Etats-Unis, d’ETF à protection ou encore d’ETF thématiques. La capacité de sélection devient une véritable valeur ajoutée dans la construction des portefeuilles.
L’enjeu est donc double : accompagner la montée en compétence de l’écosystème de distribution et démontrer aux investisseurs finaux que l’utilisation des ETF ne se limite pas à une simple exposition indicielle type MSCI World, mais peut intégrer une dimension d’expertise et de construction plus avancée. Des solutions existent désormais pour tous les profils, des débutants jusqu’à des investisseurs nettement plus sophistiqués.
Guillaume Dambrine : Le cœur des portefeuilles est généralement constitué d’ETF larges, permettant de capter le bêta des marchés via des indices classiques et très diversifiés. En complément, ces expositions centrales sont de plus en plus souvent enrichies par une poche satellite destinée à réduire certains risques ou à affiner l’allocation. Cela permet notamment de limiter les effets de concentration, les biais sectoriels ou géographiques inhérents à certains indices très amples, comme le MSCI World fortement exposé aux Etats-Unis.
Dans cette logique, les ETF plus spécialisés trouvent pleinement leur place : stratégies equal-weighted, facteurs, ou encore exposition ciblée aux marchés émergents. L’approche devient ainsi plus modulaire, combinant un socle central et des compléments plus tactiques, dans une logique de construction cœur-satellite de plus en plus répandue.
«La frontière entre gestion active et gestion passive est relativement floue.»
Les ETF thématiques, notamment autour de la défense, sont-ils un bon moyen de séduire les particuliers ?
Guillaume Dambrine : L’un des grands atouts des ETF thématiques réside dans leur capacité à s’appuyer sur un storytelling puissant. Ces produits permettent de relier des sujets très présents dans l’actualité et dans le quotidien des investisseurs – comme la défense, mais aussi l’intelligence artificielle ou la blockchain – à des tendances d’investissement de long terme.
Cette dimension narrative joue un rôle important, notamment auprès des particuliers, car elle rend les grandes transformations économiques, technologiques ou géopolitiques plus concrètes et plus accessibles. Les ETF thématiques permettent ainsi de traduire des évolutions de société en opportunités d’investissement identifiables.
Au-delà de l’aspect marketing, ces solutions ont aussi une véritable utilité dans les portefeuilles. Elles permettent de s’exposer à de grands mouvements structurels et d’apporter une diversification complémentaire autour de convictions fortes.
Comment définir un ETF actif ?
Jérémy Tubiana : Un ETF actif se distingue par le fait qu’il ne cherche pas à répliquer passivement un indice traditionnel. Là où un ETF indiciel suit un indice de référence, un ETF actif vise à générer de la surperformance, avec différents objectifs selon les stratégies : recherche d’alpha, protection du portefeuille ou encore exposition à des approches de gestion alternative.
Le marché des ETF actifs recouvre donc des réalités variées, mais le point commun reste l’absence de réplication stricte d’un indice. Aujourd’hui, la majorité des ETF actifs développés en Europe reposent toutefois sur des stratégies à faible tracking error, avec des écarts maîtrisés par rapport aux grands indices traditionnels. L’objectif est de conserver les avantages structurels de l’ETF – liquidité, transparence et qualité de cotation – tout en apportant une légère surperformance. En effet, plus un gérant modifie activement son portefeuille en intraday pour créer de la tracking error, et plus cela va créer des distorsions dans l’établissement du prix de l’ETF. C’est pourquoi les ETF actifs les plus répandus aujourd’hui restent relativement proches de leurs indices de référence, avec une gestion active mesurée.
Guillaume Dambrine : La frontière entre gestion active et gestion passive est relativement floue. Dès lors qu’un indice est construit selon des règles spécifiques – via des approches factorielles, Smart Beta ou des méthodologies sur mesure –, il existe une forme de décision active dans la manière de concevoir cet indice. Les ETF actifs s’inscrivent donc dans une évolution naturelle du marché des ETF.
Chez Franklin Templeton, l’analyse se fait surtout par classe d’actifs. Sur les marchés obligataires, par exemple, la gestion active paraît particulièrement pertinente. Le fixed income est un marché moins transparent, moins centralisé et davantage dominé par des biais structurels, comme le poids élevé des plus gros émetteurs dans les indices. Dans cet univers, la gestion active peut réellement générer de la valeur sur le long terme, raison pour laquelle nous nous sommes positionnés très tôt – dès 2018 – sur les ETF obligataires actifs.
Sur les marchés actions, la logique diffère selon les segments. Sur les grandes capitalisations très liquides, les ETF actifs privilégient généralement des stratégies à faible tracking error. En revanche, sur des univers plus dispersés comme les small et mid caps américaines, la sélection de titres peut apporter davantage de valeur ajoutée. Cela permet aux gérants de construire des portefeuilles concentrés, avec des convictions fortes et une liberté accrue dans les allocations sectorielles ou géographiques.
Le développement des ETF actifs est déjà très avancé aux Etats-Unis, où le mouvement est porté notamment par des avantages fiscaux spécifiques au véhicule ETF. Nous y gérons désormais autant d’encours en ETF actifs qu’en ETF passifs, preuve que cette évolution prend une ampleur significative et pourrait progressivement inspirer le marché européen.
Quelle est la part de marché des ETF actifs ?
Guillaume Dambrine : Les ETF actifs représentent aujourd’hui environ 3 % des encours du marché européen des ETF, mais près de 10 % des flux récents, ce qui montre une dynamique de croissance forte. Même si leur poids reste encore limité, l’évolution de la collecte laisse penser que leur part de marché devrait continuer à progresser dans les prochaines années.
Jérémy Tubiana : Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte plus étendu de collecte record sur les ETF en Europe, qui bénéficie également aux ETF actifs. Le marché connaît une forte accélération des lancements, avec de nombreux acteurs qui se positionnent désormais sur ce segment. Cependant, les ETF actifs répondent à une logique différente des ETF traditionnels. Dans le cas d’un ETF indiciel, le processus de sélection est relativement simple puisqu’il s’agit essentiellement d’évaluer la qualité de réplication d’un indice. Pour les ETF actifs, les critères sont beaucoup plus proches de ceux appliqués aux fonds actifs traditionnels : qualité de l’équipe de gestion, historique de performance, niveau d’encours, ou encore capacité à générer de la surperformance dans le temps.
C’est pourquoi de nombreux ETF actifs sont aujourd’hui lancés avec un objectif prioritaire de construction de track record avant même de viser des volumes de collecte importants. La dynamique est bien réelle, mais elle devrait surtout s’accélérer progressivement, à mesure que les historiques de performance se consolideront et que les investisseurs pourront intégrer davantage ces produits dans leurs allocations.
Guillaume Dambrine : L’ETF actif change effectivement de paradigme par rapport à l’ETF passif. La promesse n’est plus simplement de répliquer un marché à moindre coût, mais de délivrer une surperformance. Le simple fait d’utiliser le format ETF ne suffit donc pas à garantir le succès commercial d’une stratégie. Les investisseurs attendent avant tout des preuves de performance. Dans les faits, il reste aujourd’hui très difficile de susciter un véritable intérêt commercial sans au moins trois années de track record, sauf lorsque les équipes de gestion bénéficient déjà d’une forte notoriété via leurs fonds traditionnels. Le marché entre ainsi dans une logique de sélection plus rigoureuse, où les stratégies sont évaluées selon leur profil de risque, leur régularité et leur capacité à créer de la valeur sur la durée.
L’effervescence actuelle dans le lancement de produits s’explique aussi par un enjeu stratégique pour les sociétés de gestion. Aux Etats-Unis, les ETF sont devenus omniprésents dans les allocations, et de nombreux acteurs européens considèrent que cette évolution pourrait progressivement se reproduire en Europe. Etre absent du marché des ETF devient donc un risque stratégique à moyen terme, ce qui pousse de plus en plus de sociétés de gestion à lancer leurs propres gammes d’ETF actifs.
«La dynamique sur les ETF actifs devrait s’accélérer progressivement, à mesure que les historiques de performance se consolideront.»
Comment percevez-vous cette nouvelle concurrence ?
Jérémy Tubiana : Cette concurrence signifie évidemment davantage d’acteurs sur le marché et donc un environnement plus compétitif. Mais elle peut aussi être vue très positivement, car plus il y aura d’acteurs pour parler des ETF, plus l’éducation financière progressera et plus les investisseurs s’approprieront rapidement ces outils.
Le véritable enjeu n’est d’ailleurs plus l’opposition entre gestion active et gestion indicielle, un débat qui paraît aujourd’hui largement dépassé. Construire une allocation, même à partir d’ETF indiciels, relève déjà d’une démarche de gestion active. La question centrale est plutôt de savoir comment répondre aux besoins croissants des investisseurs, qu’ils soient particuliers ou institutionnels.
Le marché de l’épargne devrait continuer à croître dans les années à venir, porté par de nouveaux flux et par une montée en puissance des investisseurs déjà familiarisés avec les ETF. Un épargnant qui débute aujourd’hui avec un simple ETF MSCI World n’aura pas nécessairement les mêmes besoins demain lorsqu’il disposera d’un patrimoine plus important. L’ensemble de l’écosystème de la distribution va donc progressivement devoir monter en gamme afin de proposer des allocations plus sophistiquées, adaptées aux contraintes et aux objectifs de chaque client.
Ne risque-t-on pas de perdre une partie de l’intérêt des ETF et de la compréhension des investisseurs avec les ETF actifs ?
Jérémy Tubiana : Les ETF actifs restent, dans leur grande majorité, des produits transparents, ce qui constitue un point clé. Même si certaines structures peuvent être semi-transparentes, ce n’est pas très répandu. De plus, les ETF actifs ne remplacent pas les solutions existantes mais viennent les compléter. L’enjeu principal est donc celui de la montée en gamme de l’écosystème, ce qui passe nécessairement par un effort continu d’éducation financière.
A terme, différents profils coexisteront : certains investisseurs resteront sur des solutions indicielles simples, d’autres privilégieront uniquement des stratégies actives, tandis qu’une autre part combinera ETF indiciels, ETF actifs et fonds traditionnels. Cette diversité reflète simplement la maturité croissante du marché.
Guillaume Dambrine : Il ne faut pas opposer gestion active et gestion passive. Tout dépend en réalité de la classe d’actifs et du cycle de marché, haussier ou baissier. Les deux approches apportent chacune une contribution utile à la construction de portefeuille. L’enjeu principal est donc l’éducation, d’autant plus que les ETF actifs introduisent de nouvelles logiques d’investissement qu’il faut comprendre précisément. Derrière un ETF actif, selon qu’il soit de type research-enhanced ou à forte conviction, la nature de ce que l’on achète est différente et nécessite une vraie pédagogie.
Ce besoin d’explication concerne à la fois les investisseurs finaux, mais aussi les distributeurs et les conseillers. Ceux qui ont une longue expérience des ETF sont déjà familiarisés avec cette évolution, tandis que les nouveaux entrants commenceront par des allocations simples avant d’enrichir progressivement leurs portefeuilles avec des briques plus sophistiquées, comme les ETF factoriels ou actifs. Dans ce contexte, le rôle des acteurs du marché est de garantir une information claire, lisible et cohérente, afin de permettre une bonne compréhension des produits, qu’ils soient passifs ou actifs, et d’accompagner efficacement la construction des portefeuilles.
«Beaucoup de CGP intègrent désormais les ETF via des fonds dédiés ou des mandats de gestion, afin d’adapter le format à leur modèle de rémunération.»
Pensez-vous que les ETF actifs peuvent prendre une place aussi prépondérante qu’aux Etats-Unis ?
Guillaume Dambrine : Le marché américain bénéficie d’un contexte très spécifique, notamment fiscal, qui favorise fortement le développement du véhicule ETF. Cela entraîne un transfert important d’actifs, avec des stratégies de gestion active qui sont soit directement converties en ETF, soit dupliquées sous ce format. Le résultat est une montée en puissance très rapide du véhicule ETF, qui capte une part croissante des encours.
En Europe, la dynamique est différente, car il n’existe pas la même incitation fiscale à la transformation des fonds en ETF. Le marché continue donc d’évoluer de manière plus progressive. Le potentiel de croissance reste néanmoins important, car le mouvement de bascule entre gestion active et gestion passive n’est pas encore achevé. Aujourd’hui, la répartition reste très différente : environ 55 % des encours sont gérés passivement aux Etats-Unis contre environ 30 % en Europe, où la gestion active demeure majoritaire. Cela montre que l’Europe dispose encore d’un important potentiel de rattrapage, tant sur les ETF passifs qu’actifs.
Jérémy Tubiana : La comparaison entre les deux marchés doit être faite avec prudence, car les contextes sont très différents. L’écosystème américain est plus mature, notamment parce que les investisseurs sont davantage autonomes dans la gestion de leur épargne et ne disposent pas d’équivalents comme les fonds euros ou certains produits d’épargne réglementés européens. En Europe, la dynamique repose avant tout sur l’arrivée de nouveaux flux d’investissement, avec une montée progressive de la culture financière et du recours aux marchés. L’enjeu principal en Europe est donc plutôt l’accélération de l’investissement des particuliers en Bourse. Cette évolution ne peut être que progressive. Le marché européen de l’épargne ne peut pas se transformer en quelques années, il s’agit d’un processus de long terme.
Quelles sont les perspectives à moyen / long terme ?
Guillaume Dambrine : Le débat n’est plus de savoir si les ETF vont s’imposer, car ils sont déjà largement représentés, y compris en Europe. L’enjeu consiste désormais à les transformer en véritables solutions d’investissement globales et d’intégrer l’ensemble des innovations récentes dans les portefeuilles. Cela suppose de savoir les analyser, les hiérarchiser et les combiner de manière pertinente. Cela suppose également de poursuivre le travail de pédagogie que nous menons auprès des réseaux de distribution afin de lever les derniers freins à leur adoption et de permettre une diffusion plus large de ces solutions.
Jérémy Tubiana : Nous ne faisons finalement qu’entrer dans une nouvelle phase de développement. Malgré des niveaux de collecte records année après année, le marché des ETF en est encore à ses débuts. La dynamique actuelle ne représente qu’un point de départ, et les prochaines années devraient être marquées par une accélération encore plus forte de cette tendance.