Avec l’entrée en vigueur de la loi Industrie verte et la réforme des fonds Eltif, l’accès aux actifs privés devient plus aisé pour les particuliers. D’ores et déjà, les asset managers multiplient les offres pour capter ce segment de clientèle à fort potentiel. Il leur faut proposer des produits à la fois compréhensibles, séduisants et performants dans la durée, sans omettre d’expliquer que la liquidité d’un actif non coté ne sera jamais celle d’un actif coté.
Le private equity, la dette privée et les fonds evergreen seront-ils bientôt aussi familiers aux épargnants que le sont aujourd’hui le fonds en euros et le Livret A ? Dans le questionnaire que Option Finance et Deloitte leur ont soumis cette année, les sociétés de gestion manifestent clairement leur volonté de profiter de la loi Industrie verte et du label Eltif 2.0 pour conquérir la clientèle des particuliers. Et la tendance promet d’être durable. « Le point de départ économique et politique, c’est le double constat d’une épargne abondante en France, mais mal employée. En l’absence de fonds de pension, les épargnants n’obtiennent pas les rémunérations attractives des investissements de long terme, tandis que les entreprises ont des difficultés à se financer en fonds propres », rappelle Eric Labbé, gérant thématique chez CPRAM.
« Dans ce contexte, la loi Industrie verte, entrée en vigueur en 2024, se place dans la continuité de la loi Pacte de 2020, qui avait pour but de relancer l’épargne retraite. Sa particularité est de flécher l’argent du grand public vers le non coté pour réindustrialiser le pays et faire de la France le leader de l’industrie verte », poursuit le gérant de la filiale d’Amundi. Ce fléchage concerne une quote-part des gestions pilotées des PER et contrats d’assurance vie vers des fonds de capital-risque, de private equity, de dette privée ou de titres de PME-ETI. « La loi Industrie verte est encore loin d’avoir produit son plein effet, car les PER d’entreprises ont jusqu’à la fin de l’année pour s’y conformer », précise Xavier Collot, directeur général des actifs cotés et hybrides chez Sienna IM.
Des contraintes assouplies
Parallèlement, les fonds européens d’investissement à long terme (Eltif), investis en dette privée, private equity, immobilier et infrastructures, ont connu une refonte importante avec l’entrée en vigueur début 2024 de la version révisée Eltif 2.0. « L’enjeu est de rendre les actifs non cotés plus accessibles aux épargnants via des produits plus lisibles, plus transparents et offrant des mécanismes de liquidité mieux encadrés », commente Yoan Chazal, associé Investment Management Services chez Deloitte. Pour faciliter cette démocratisation dans le cadre de la loi Industrie verte, le seuil minimal d’investissement disparaît alors qu’il était fixé à 10 000 euros avec la version Eltif 1.0. Mais surtout, le nouveau dispositif offre une plus grande flexibilité. « Le montant minimum d’investissements dans des actifs illiquides passe à 55 % avec Eltif 2.0 au lieu de 70 % avec Eltif 1.0. Les 45 % maximum restants constituent la poche liquide du fonds, investie dans des produits monétaires et obligataires de court terme, voire des actions. Cette poche liquide permet à l’épargnant de bénéficier de portes de sortie régulières et prédéfinies », détaille Xavier Collot. Les nouvelles règles introduisent la possibilité de rachats avant la fin de la durée de vie du fonds. Les Eltif 2.0 peuvent désormais être structurés comme des fonds ouverts evergreen, sans limite de durée. Mais attention, préviennent les asset managers : la liquidité d’un fonds de capital-investissement ou de dette privée ne sera jamais celle d’une valeur du CAC 40. « Le dispositif est conçu pour gérer des flux réguliers, et pas une panique généralisée lorsque les épargnants décident de vendre massivement au même moment », précise Eric Labbé.
«Le montant minimum d’investissements dans des actifs illiquides passe à 55 % avec Eltif 2.0 au lieu de 70 % avec Eltif 1.0. »
Le financement de l’économie réelle
L’enjeu des nouveaux Eltif est de taille : ouvrir à Monsieur et Madame Tout-le-Monde les portes d’un univers d’investissement traditionnellement réservé aux institutionnels et les convaincre qu’investir dans des PME non cotées, des infrastructures ou de l’immobilier logistique permet de diversifier utilement son patrimoine. C’est aussi une promesse de décorrélation par rapport à la Bourse et de performance accrue. « L’objectif est de faire bénéficier les particuliers qui s’inscrivent dans le long terme des rendements plus élevés des actifs privés, qui sont potentiellement de 12-15 % en moyenne », indique Eric Labbé. Confrontées au pincement des frais de gestion sur leurs métiers historiques et alors que les ETF restent des produits à faible marge, les asset managers y trouvent aussi leur compte. « Au-delà de frais de gestion généralement plus élevés, les marchés privés permettent aussi aux sociétés de gestion de développer des modèles de rémunération fondés sur la performance, comme les performance fees, déjà très répandus dans le private equity », confirme Yoan Chazal.
Convaincre les épargnants de l’intérêt du non coté, c’est leur proposer des thématiques qui font sens pour eux. Schroders Capital a, fait le pari de la dette infrastructure (parcs d’énergies renouvelables, voies ferrées, universités, infrastructures de télécommunication, etc.) avec son FPS semi-liquide Schroders Capital Europe Infrastructure Credit, labellisé Eltif. Pour Jérôme Neyroud, responsable de la dette infrastructure chez Schroders Capital, « la dette infrastructure est une classe d’actifs essentielle à la société, car elle finance des projets concrets et tangibles. Elle répond à la volonté des particuliers d’avoir un impact positif sur le plan environnemental et humain. Elle se démarque des autres types d’actifs privés par le fait que les investissements génèrent un rendement contractuel tout au long de la vie de l’actif ». Fin 2024, CPRAM a lancé un Eltif de droit français, Amundi CPR France Investissement, visant à répondre aux enjeux de réindustrialisation et de souveraineté dans des secteurs clés de l’économie, et dont le concept de continuum equity (combinant actions cotées et non cotées) lui a permis de réaliser une performance nette de plus de 15 % l’an dernier. De son côté, Sienna IM propose Sienna Dette Privée Défense Europe, un fonds de dette privée agréé Eltif 2.0 donnant la possibilité aux investisseurs particuliers de participer au financement des 12 000 PME et ETI européennes de l’industrie de la défense.
«La démocratisation des actifs privés est une très bonne chose, mais elle implique un vrai besoin d’éducation financière des épargnants.»
Des acteurs plus nombreux
Incontestablement, le marché prend son envol. Morningstar a dénombré 189 nouveaux Eltif autorisés en Europe depuis 2024, à l’initiative de 97 sociétés de gestion, alors qu’entre 2016 et 2023, une quarantaine de sociétés de gestion seulement s’étaient lancées avec la création de 92 Eltif 1.0. « Au total, on dénombrait en Europe fin 2025 environ 100 Eltif evergreen, dont l’encours global est estimé à environ 10 Md€ », détaille Mara Dobrescu, responsable de la recherche sur les fonds obligataires chez Morningstar. « Parmi les sociétés qui se sont récemment positionnées figurent des gestionnaires d’actifs européens traditionnels et diversifiés, des géants mondiaux de marchés privés tels qu’Apollo, Blackstone et Carlyle, qui pénètrent désormais en Europe, mais aussi des acteurs de niche », poursuit-elle. Le potentiel est important. Selon le cabinet de conseil Bain, les investisseurs individuels détenaient il y a quelques années de l’ordre de 145 000 Md$, soit la moitié de la richesse mondiale, mais ils représentaient une part beaucoup plus faible des actifs sous gestion des capitaux privés.
«La dette infrastructure est une classe d’actifs essentielle à la société, car elle finance des projets concrets et tangibles. »
Une indispensable pédagogie
Cruelle ironie : c’est au moment où l’Europe encourage l’ouverture des actifs privés aux particuliers que des tensions se sont récemment multipliées sur ce marché aux Etats-Unis. Le fonds d’investissement Blue Owl Capital a dû faire face à des demandes de retrait d’une ampleur inédite au premier trimestre. BlackRock a limité les retraits sur son fonds HPS Corporate Lending après avoir reçu des demandes de rachat supérieures au seuil de 5 % prévu par sa documentation. Blackstone a dû injecter des capitaux supplémentaires pour assurer la liquidité de certains de ses fonds. Les doutes viennent notamment de l’exposition importante des fonds de dette privée au secteur des logiciels, dont le modèle est mis à mal par l’essor de l’intelligence artificielle. Pour Xavier Collot, la situation outre-Atlantique n’est absolument pas transposable à l’Europe : « le marché américain de la dette privée est beaucoup plus mature, représentant 1500 Md€, contre 500 milliards en Europe. Il est aussi beaucoup plus ouvert aux particuliers, avec des leviers importants et une certaine opacité dans la valorisation des fonds. En Europe, la dette privée reste dominée par les institutionnels, qui privilégient les fonds fermés ». La réglementation visant à développer les actifs privés se veut aussi plus protectrice. Comme le rappelle Yoan Chazal, « le cadre Eltif repose sur une réglementation européenne harmonisée, avec des exigences strictes en matière de transparence, de diversification et de gestion des risques. Les fonds sont supervisés par les autorités nationales compétentes, comme l’AMF en France, et bénéficient d’un passeport européen permettant leur distribution dans l’ensemble de l’Union européenne. Cette harmonisation devrait contribuer à donner davantage de profondeur et de crédibilité au marché ». Cependant, les gérants en France constatent un fort degré d’exigence de l’ACPR sur les fonds Eltif 2.0 destinés aux particuliers. Ils déplorent notamment que ni les fonds luxembourgeois, ni leurs fonds nourriciers, ne soient éligibles à l’assurance vie en France. « L’offre luxembourgeoise n’est adaptée qu’aux comptes titres. Les gérants sont contraints de créer des produits spécifiques pour le marché français s’ils veulent les proposer sur les plateformes d’assurance vie », indique Kelly Hébert, directrice générale pour la France et le Benelux de M&G Investments.
L’alerte américaine vient toutefois rappeler les risques toujours présents de misselling (mal informer des risques du produit) dans le non coté, l’absence de valorisations fréquentes donnant la fausse impression d’une faible volatilité. « La démocratisation des actifs privés est une très bonne chose, mais elle implique un vrai besoin d’éducation financière des épargnants. Il faudra leur faire comprendre qu’ils investissent dans des actifs de temps long et comment la performance se construit. Par exemple, les fonds de private equity ont une courbe en J, avec des frais élevés au début, des appels de fonds progressifs et des rendements qui ne se concrétisent qu’au bout de la dixième année », résume Eric Labbé. Faire des marchés privés une composante naturelle de l’épargne moderne passera par beaucoup de pédagogie de la part des asset managers et des assureurs. Une chose est sûre : les bases de l’investissement ne changeront pas. Il faudra toujours s’assurer d’une bonne compréhension du produit, des fréquences de valorisation et des fenêtres de rachat.
La question centrale de la liquidité
Le cadre Eltif (pour European long-term investment funds) a été défini par l’Union européenne par le biais de deux règlements successifs : le règlement initial 2015/760 relatif aux fonds européens d’investissement à long terme du 29 avril 2015 (Eltif 1.0), puis le règlement révisé 2023/606 du 15 mars 2023, qui a abouti à la version Eltif 2.0. Un Eltif ne correspond pas à un nouveau véhicule juridique, mais à un agrément délivré par une autorité compétente d’un Etat membre de l’UE à tout FIA au sens de la directive AIFM (Alternative Investment Fund Manager). La caractéristique des fonds Eltif 2.0 étant de viser une clientèle non professionnelle, la réglementation met l’accent sur la protection des investisseurs (assouplissement des règles de diversification, supervision par l’AMF, etc.). La question de la liquidité devient centrale dans la mesure où les Eltif 2.0 peuvent être structurés comme des fonds ouverts. Si le gérant peut fixer la taille de sa poche de liquidités, la réglementation établit un plafond de remboursement maximum – exprimé en pourcentage de la poche de liquidité – et qui varie en fonction de la fréquence de remboursement et de la période de préavis. Par exemple, pour un fonds qui détient une poche d’actifs liquides de 20 % et qui offre une fréquence de remboursement trimestrielle avec un préavis de 3 mois, le plafond maximum est de 33,3 %, cela signifie que le fonds peut rembourser chaque trimestre 6,7 % de son actif. En cas d’afflux de demandes de retraits, le traitement des ordres serait proratisé et l’excédent remis en jeu le mois suivant. Dans certains cas, le gestionnaire peut faire le choix d’un pourcentage de remboursement plus élevé, mais il doit alors respecter un seuil minimum d’actifs liquides.