Le grand débat

Quand le financement des territoires se met au service de la souveraineté

Publié le 20 mars 2026 à 9h58

Sandra Sebag    Temps de lecture 38 minutes

La guerre qui a débuté au mois de mars au Moyen-Orient est là pour nous le rappeler : la souveraineté doit s’imposer comme une thématique d’investissement centrale. Mais celle-ci est loin de se réduire uniquement au secteur de la défense, même si ce dernier a son importance, l’énergie, l’industrie, l’agroalimentaire, la pharmacie, etc. les secteurs qui doivent bénéficier d’une certaine autonomie stratégique sont multiples. L’une des meilleures façons pour les soutenir consiste à financer les PME et les ETI dans les territoires. Le cœur du tissu économique en France se situe en effet entre 3 et 15 millions d’euros d’Ebitda. Certaines régions comme l’arc atlantique, le bassin lyonnais ou encore celui de Toulouse affichent des spécialités marquées et un fort dynamisme. Les experts réunis lors de ce grand débat soulignent tous l’importance d’un accompagnement de proximité des entreprises dont les besoins ne se limitent pas à des apports en capitaux. Ils mettent aussi en avant des approches multiples tant en termes de classes d’actifs que de thématiques d’investissement qui permettent de répondre à cet impératif de souveraineté.

Les intervenants (de gauche à droite) :

  • Maxence Kasper, directeur associé, Weinberg Capital Partners
  • Magali Chessé, responsable des investissements actions, private equity et infrastructures, Crédit Agricole Assurances
  • Clément Aubouin, directeur d’investissement, Arkéa Asset Management
  • Estelle Merger-Lévis, directrice commerciale – clientèle institutionnelle, Sienna Investment Managers
  • Emmanuel Walliser, gérant, épopée Gestion

Quels sont les besoins des territoires et comment s’inscrivent-ils dans la notion de souveraineté ?

Clément Aubouin, directeur d’investissement chez Arkéa Asset Management : Les besoins sont corrélés à ceux des entreprises et des PME que nous accompagnons en région. Ils sont polymorphes, multiples, mais ils se structurent autour de grandes thématiques. La première concerne la transmission d’entreprise. La pyramide des âges devient une réalité économique tangible : de nombreux dirigeants arrivent à l’âge de la retraite, ce qui génère des enjeux massifs de succession. Les études de France Invest mettent d’ailleurs en exergue, notamment dans l’arc ouest, l’ampleur de cette problématique. A cela s’ajoute un besoin de croissance et de montée en taille pour adresser de nouveaux marchés. Les questions de souveraineté, de défense et d’ancrage territorial viennent renforcer ces dynamiques : que ce soit en dette ou en equity, les PME vont avoir besoin de fonds significatifs pour transmettre, se structurer et accélérer.

Maxence Kasper, directeur associé chez Weinberg Capital Partners : Une vague importante de transmissions de PME – du fait de l’arrivée à l’âge de la retraite de la génération du baby-boom – va devoir être adressée. Cela suppose des dispositifs adaptés. La transmission ne se limite pas à un apport de capital. Elle nécessite souvent d’accompagner la transition du fondateur, et d’aider à structurer l’entreprise pour passer une nouvelle étape. C’est encore plus critique dans les secteurs stratégiques, notamment la défense, où l’enjeu est aussi de maintenir les entreprises sur le territoire français. Il faut des acteurs capables d’adresser ces problématiques spécifiques comme c’est le cas d’Eiréné, notre fonds dédié à l’accompagnement des PME des marchés défense et sécurité.

Estelle Merger-Lévis, directrice commerciale – clientèle institutionnelle chez Sienna Investment Managers : Sur la défense, qui est effectivement un sujet omniprésent, il faut également intégrer les besoins liés à la reconstruction des stocks et à la montée en cadence industrielle. Le vote de nouveaux budgets ouvre des perspectives de programmes concrets. Cela génère des besoins importants de financement en capex, d’augmentation du besoin en fonds de roulement, et donc de dette en complément des opérations de transmission évoquées. Plus largement, lorsque l’on parle de souveraineté, cela dépasse le seul secteur de la défense. Par exemple, nous gérons un fonds dédié à la préservation et à la restauration de la biodiversité : soutenir la production locale et préserver les ressources naturelles participe aussi à la souveraineté française et européenne.

Emmanuel Walliser, gérant chez épopée Gestion : épopée Gestion est une plateforme d’investissement dédiée au financement des territoires. Au-delà de la transmission évoquée par Maxence, nous constatons un besoin très fort d’accompagnement de proximité. Nous intervenons en venture, en private equity, mais aussi en infrastructure et en immobilier. Sur les petites entreprises notamment, les dirigeants valorisent énormément la présence de « sparring partners », capables de les accompagner dans leur structuration. Il existe également un besoin d’institutionnalisation : aider ces entreprises à dialoguer avec les banques, à structurer leur gouvernance, à accéder à des financements complémentaires constituent des conditions essentielles pour engager un nouveau cycle de croissance.

Maxence Kasper : Nous sommes organisés de manière sectorielle et totalement dédiés sur notre fonds défense, pour répondre à ces problématiques spécifiques. Notre équipe est complémentaire : profils financiers, ingénieurs et experts reconnus du secteur. L’objectif est d’apporter des compétences opérationnelles spécifiques, que ce soit sur le renforcement de l’organisation, le développement commercial, la structuration financière ou l’accès à des partenaires et à des opportunités stratégiques. Le fonds apporte du capital, bien sûr, mais surtout de l’accompagnement. La capacité financière existe globalement sur le marché ; la vraie valeur ajoutée réside dans l’expertise et le soutien stratégique.

Magali Chessé, responsable des investissements actions, private equity et infrastructures, Crédit Agricole Assurances : Crédit Agricole Assurances investit dans l’ensemble des secteurs de l’économie depuis toujours. Les assureurs vie, par nature, jouent un rôle d’investisseur de long terme. Aujourd’hui, plus de 60 % de nos encours sont investis dans les entreprises, que ce soit en dette ou en actions sans compter la dette souveraine – qui participe indirectement au financement de l’économie – ni l’immobilier résidentiel. Au global, environ 60 % de nos investissements sont réalisés en France et plus de 80 % en Europe, en cohérence avec notre passif et la localisation de nos assurés. Nous portons une garantie en capital en assurance vie, ce qui implique une gestion sous contrainte et une forte dominante obligataire. Le supplément de rendement est recherché via la diversification : actions cotées, private equity, infrastructures et immobilier. Nous détenons en valeur aujourd’hui environ 43 milliards d’euros en actifs  non cotés, qui irriguent directement l’économie. La diversification est indispensable pour éviter toute concentration excessive et assurer la rémunération des contrats de nos clients. En private equity et en infrastructures, nous investissons à la fois en direct et via des fonds. Nous avons plus de 300 fonds en portefeuille, qui eux-mêmes financent des PME et des ETI européennes. Nous développons également des fonds dédiés sur des thématiques stratégiques : santé, énergie, agroalimentaire, services B2B.

Clément Aubouin, directeur d’investissement chez Arkéa Asset Management

"Il faut rappeler que moins de 4,5 % des emplois en France sont localisés au sein des grands groupes. L’essentiel de l’emploi repose sur les PME et ETI. Parler de territoire, c’est donc parler d’emploi."

Après une courte expérience en audit chez Mazars Guérard, Clément débute sa carrière dans l’analyse ISR à la Société Générale. Il se dirige ensuite vers le M&A puis vers le capital-investissement, toujours sur le segment des small & mid caps au sein du groupe Crédit Mutuel Arkéa (5 ans) puis chez 123 Venture (1 an). Clément a acquis une forte expérience dans les opérations de capital-transmission et de capital-développement sur les PME-ETI françaises Il a rejoint l’équipe dette privée début 2016 comme chargé d’investissement, avant de devenir directeur d’investissement en 2018. Clément est diplômé de Sup de Co Reims (NEOMA).

Données clés d’Arkéa Asset Management

  • Encours dans l’expertise dette privée : 1 milliard d’euros sous gestion au 30 septembre 2025 et 2 milliards d’euros levés depuis 2014.
  • Effectifs dans l’expertise dette privée : 8 collaborateurs.
  • Performance des fonds phares : Schelcher Private Debt Senior, TRI brut 7,96 % au 30 septembre 2025 ; ProActions Rebond 2021 – fonds mixtes dettes privées senior et obligations subordonnées, TRI brut 9,66 % au 30 septembre 2025.
  • Philosophie d’investissement en quelques mots : la plateforme de dette privée corporate met à la disposition des investisseurs une expertise sur le financement des PME et des territoires. Elle bénéficie d’une sélection fondée sur un large sourcing et d’une optimisation du couple rendement-risque grâce à l’expérience d’une équipe dédiée.

Comment définissez-vous la souveraineté ?

Magali Chessé : La souveraineté ne se limite pas à la défense. Elle concerne aussi la santé, la technologie, l’énergie ou l’agro. Nous avons récemment lancé un fonds « Avenir et territoires » destiné à investir dans les PME et ETI françaises en lien avec les réseaux du Crédit Agricole, qui connaissent finement les écosystèmes locaux. Chez CAA, notre historique de performance dans le non coté est très ancien puisqu’il remonte avant 2005. Aujourd’hui, plus de 7 % de nos encours sont investis en actifs non cotés (hors immobilier). Nous faisons partie des acteurs français et européens les plus engagés sur ce segment. Sur la question territoriale, notre approche dépend des classes d’actifs. En private equity, nous investissons majoritairement via des fonds. En infrastructures, nous intervenons davantage en direct, notamment dans la transition énergétique, qui constitue un enjeu majeur de souveraineté. Dans la santé, par exemple, nous sommes investisseurs dans des groupes comme Clariane ou Ramsay Santé, qui déploient ensuite leur activité sur les territoires. En tant qu’investisseur institutionnel, nous ne pouvons pas intervenir de manière aussi micro qu’un fonds régional spécialisé. En revanche, via des fonds dédiés, nous pouvons flécher des secteurs stratégiques. Nous avons ainsi participé à des opérations comme l’augmentation de capital d’Eutelsat, qui relève clairement d’un enjeu d’autonomie stratégique européenne mais aussi comme dans Scope, première agence de notation européenne.

Comment intervenez-vous au niveau des territoires ?

Emmanuel Walliser : Nous nous positionnons comme une plateforme d’investissement multi-solutions qui part des besoins exprimés localement par les entrepreneurs. épopée Gestion a commencé par le capital-risque, notamment sur l’arc atlantique. Nous accompagnons de petites entreprises en phase de croissance, puis des entreprises plus matures confrontées à des enjeux de transmission ou d’accélération. Nous avons ensuite créé un fonds dédié, épopée Transitions, pour accompagner ces phases de développement. Nous avons également mobilisé des instruments comme les obligations relance. Pour nous, l’instrument financier n’est qu’un moyen : l’essentiel est d’apporter une réponse adaptée à un besoin concret. Nous avons développé un fonds immobilier dédié aux locaux d’activité, aux bureaux et à la logistique, puis récemment un fonds d’infrastructures orienté vers la transition énergétique avec lequel nous intervenons aujourd’hui sur trois axes principaux : mobilité, énergies renouvelables et économie circulaire. L’objectif est double : accompagner les territoires et renforcer leur autonomie. Par exemple, nous avons investi aux côtés de la société Guyot Environnement, spécialisée depuis 40 ans dans la collecte de déchets industriels. Au travers de Guyot Energies, nous déployons désormais des unités locales de production de chaleur et d’électricité en valorisant ces déchets, qui étaient auparavant enfouis. Cela permet de substituer une énergie importée par une énergie produite localement. Nous accompagnons aussi une société spécialisée dans l’agrivoltaïsme, que nous connaissions bien avant son augmentation de capital. Cette proximité permet d’intervenir en amont, dans la réflexion stratégique, la structuration et la projection à trois ou cinq ans, avant même d’apporter des fonds. Le capital est important, mais l’accompagnement dans la durée l’est tout autant.

Clément Aubouin : Le cœur du tissu économique se situe en réalité entre 3 et 15 millions d’euros d’Ebitda. Nous nous concentrons sur ces entreprises rentables, mais encore de petite taille. Les grandes ETI (environ 7 000 selon l’Insee en 2023) sont déjà bien financées, disposent de partenaires bancaires solides et d’un accès facilité aux capitaux. Le véritable terrain d’intervention – en dette – se situe donc dans ces PME ancrées dans les territoires. Si l’on observe les données de France Invest au premier semestre 2025, environ 50 % des opérations (en nombre) se situent en Île-de-France, 13 % en Auvergne-Rhône-Alpes et environ 15 % dans l’arc atlantique (Bretagne, Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine). Nous observons aujourd’hui une véritable dynamique vers l’ouest de la France, portée par des bassins industriels attractifs : agroalimentaire en Bretagne, construction navale à Saint-Nazaire et Brest, pôle laser à Bordeaux, aéronautique en Occitanie. Il faut rappeler que moins de 4,5 % des emplois en France sont localisés au sein des grands groupes. L’essentiel de l’emploi repose sur les PME et ETI. Parler de territoire, c’est donc parler d’emploi. Et au-delà du terme « souveraineté », parfois utilisé de manière marketing, la réalité économique est claire : pour renforcer notre autonomie au niveau national, il est nécessaire que les capitaux irriguent ces entreprises locales car ce sont ces dernières qui structurent l’économie réelle.

Magali Chessé : Le sujet n’est pas seulement de financer les territoires au sens restreint du terme. Pour un assureur comme nous, il s’agit d’accompagner différents cycles de vie des entreprises. Nous réalisons environ 80 % de nos investissements en capital transmission en Europe. Nous recherchons de la performance, notamment via des opérations de LBO, y compris secondaires ou tertiaires. Notre cœur d’intervention se situe principalement sur le small et le mid-cap, mais nous investissons également ponctuellement sur des segments plus larges ou innovants. Pour un assureur, il est très difficile d’intervenir en amorçage pur : le risque de défaut est élevé, et nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos assurés.

Estelle Merger-Lévis : Chez Sienna IM, nous intervenons à la fois en actifs cotés et en non cotés à hauteur d’environ 33 milliards d’euros. Sur le non-coté, nous sommes exclusivement positionnés en dette pour près de 3 milliards. Notre positionnement repose sur un fil conducteur clair : préserver le tissu industriel des territoires et les emplois qui vont avec. Nous intervenons principalement sur des financements compris entre 5 et 20 millions d’euros. Cela peut paraître modeste, mais cela nous permet d’être très proches des dirigeants et d’apporter un accompagnement de proximité. Nous avons fait le choix de thématiques différenciantes. L’une d’elles est la défense, que nous finançons depuis 2025. Il ne s’agit pas uniquement d’entreprises purement militaires : nous intervenons à partir d’un seuil critique d’activité – par exemple 20 % du chiffre d’affaires dans le cadre de programme de défense – car la plupart de ces entreprises sont duales. Nous intervenons également sur la transition énergétique, par exemple via le financement de méthaniseurs, et sur des thématiques comme la biodiversité. Un autre axe structurant pour nous est le financement du crédit impôt recherche et du crédit impôt innovation. Ce sont souvent de très petites entreprises, présentes sur l’ensemble du territoire. Cela représente des milliers de financements et constitue un levier direct de soutien à l’innovation locale. Pour nous, la souveraineté ne se limite pas à la défense. Elle renvoie plus largement à la capacité des territoires à innover, produire et créer des emplois.

Maxence Kasper : Le choix anticipé d’une spécialisation dans la défense nous a permis de devenir un acteur bien identifié au sein des écosystèmes, y compris sans présence physique en région. Nous ne menons pas de politique territoriale au sens strict, consistant à orienter nos investissements vers des zones géographiques spécifiques : nous intervenons avant tout en fonction des besoins du marché. Notre objectif reste la création de valeur pour nos investisseurs. Nous sommes convaincus que celle-ci repose sur un accompagnement sur mesure des dirigeants de PME dans lesquelles nous investissons. Pour cette typologie d’entreprise, l’écoute, la capacité à structurer et à renforcer l’organisation ainsi que l’appui stratégique sont déterminants. C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix de la spécialisation sectorielle. Par ailleurs, nous ne sommes pas un fonds « souveraineté » au sens large, mais un fonds clairement positionné sur les enjeux de défense et de sécurité. Nous travaillons cette thématique depuis fin 2020 et avons réalisé un premier closing début 2023, dans un contexte où le sujet était encore moins consensuel qu’aujourd’hui. Il a fallu convaincre. La guerre en Ukraine a accéléré la prise de conscience sur ces enjeux, jouant malheureusement un rôle de catalyseur. En structurant notre stratégie en amont, nous avons sans nul doute pris une longueur d’avance. Enfin, il est important de noter que les entreprises dans lesquelles nous investissons ont un positionnement dual : elles interviennent dans la défense, mais aussi dans des secteurs critiques à forte composante technologique comme l’aéronautique, le nucléaire, le spatial ou encore le médical.

Maxence Kasper, directeur associé chez Weinberg Capital Partners

"Nous sommes convaincus que la création de valeur repose sur un accompagnement sur mesure des dirigeants de PME dans lesquelles nous investissons. C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix de la spécialisation sectorielle."

Maxence Kasper a rejoint l’équipe Eiréné de Weinberg Capital Partners en 2023. Il a joué un rôle actif dans plusieurs opérations structurantes, notamment les investissements dans Chesneau-Serret, Magellium Artal et le groupe ADIT. Récemment, il a contribué au rapprochement entre Chesneau-Serret et la société LGB, une opération de croissance externe d’envergure dans le secteur de la défense. Diplômé de Sciences Po Paris, il a démarré sa carrière en 2009.

Données clés de Weinberg Capital Partners

  • Encours dans l’expertise : 275 millions d’euros
  • Effectif dans l’expertise : 7 (incluant l’arrivée d’un chargé d’affaires dans les prochains mois).
  • Philosophie d’investissement en quelques mots : premier fonds de LBO dédié à l’accompagnement des PME et ETI françaises du secteur de la défense et de la sécurité, Eiréné s’appuie sur une équipe mêlant profils financiers et ingénieurs spécialistes de la défense ainsi que sur un comité stratégique composé d’experts reconnus du secteur.

Comment se passent les levées de fonds dans le thème de la défense ?

Maxence Kasper : En matière de levées de fonds, le contexte a clairement évolué. L’expérience en 2021 était plus complexe qu’aujourd’hui. Certains investisseurs institutionnels avaient davantage de réticences ou de difficultés à appréhender cette thématique. Depuis, le contexte géopolitique a changé et l’environnement est devenu plus favorable. Nous avions initialement finalisé notre levée à environ 215 millions d’euros, avant de rouvrir le fonds à la suite des discussions organisées à Bercy, portant ainsi sa taille à près de 300 millions d’euros. On constate donc un appétit croissant des investisseurs pour ce type de stratégie, même si cela reste un phénomène relativement récent.

Magali Chessé : Ce qui a véritablement accéléré la prise de conscience des institutionnels, c’est la hausse des budgets de défense dans les PIB européens. A partir du moment où les Etats augmentent leurs dépenses, la part du secteur dans l’économie progresse. Cela crée mécaniquement de la croissance et rend la thématique investissable. Nous recherchons avant tout de la création de valeur. Lorsque les carnets de commandes augmentent – on l’a vu en Bourse avec des acteurs comme Rheinmetall – cela génère des perspectives de croissance. En tant qu’investisseur institutionnel, c’est ce qui nous intéresse. Nous avons participé aux travaux menés avec le Trésor et constaté que, sur ce sujet, l’offre pouvait désormais rencontrer la demande. Pour autant, nous privilégions une approche diversifiée. Nous investissons dans des fonds capables d’intervenir sur l’ensemble des PME et ETI, y compris des entreprises duales réalisant une part significative de leur chiffre d’affaires dans la défense. Nous ne cherchons pas des fonds mono-secteurs trop concentrés. Nous avons tout de même participé à l’initiative de place « Emergence », à l’issue d’un appel d’offres remporté par Latour Capital, dont la gestion s’effectue avec un cahier des charges élaboré en lien avec la DGA. Nous soutenons donc le secteur parce qu’il est stratégique, mais aussi parce qu’il bénéficie désormais d’une dynamique budgétaire et d’une visibilité accrue.

Maxence Kasper : Il faut rappeler que la défense est historiquement un secteur très technologique, offrant généralement des niveaux de marge solides. Le modèle économique était donc déjà établi. La principale difficulté, lors du lancement de notre stratégie, résidait davantage dans la perception : certains investisseurs institutionnels pouvaient émettre des réserves, parfois liées à un risque d’image.

Estelle Merger-Lévis : Il a effectivement fallu faire beaucoup de pédagogie, notamment dans le dialogue avec les investisseurs institutionnels. La rencontre entre l’offre et la demande a été complexe. Il y a encore quelques années, la défense était un sujet que certains préféraient éviter. Le sommet de Munich en janvier 2025 et le rassemblement organisé par la DGA et Bercy en mars dernier ont contribué à faire évoluer les mentalités, mais le mouvement reste en cours. Dans la dette privée, nous avons dû formaliser très précisément notre approche extra-financière. Certains investisseurs estimaient que la défense ne cochait pas les cases ESG. Nous avons donc élaboré un cadre exigeant, avec des clauses spécifiques sur la localisation de la production, les chaînes d’approvisionnement et l’exposition hors Europe.

Magali Chessé : De notre côté, nous investissons dans ce qui est autorisé par le cadre juridique européen. Historiquement, ce qui pouvait freiner sur certaines stratégies spécialisées défense, c’était aussi la question des débouchés. Lorsque l’acheteur principal est l’Etat, cela peut limiter les perspectives de sortie. Nous avons vu des cas de PME revendues à l’étranger, parfois aux Etats-Unis, ce qui pose des questions stratégiques.

Maxence Kasper : Il y a eu beaucoup de fantasmes autour de cette thématique. Or, la défense est probablement l’un des secteurs les plus régulés en France : toute exportation nécessite une autorisation de l’Etat et les contrôles sont stricts. Sur le plan économique, si les budgets européens augmentent aujourd’hui, la défense française a toujours été performante à l’export. Le secteur connaît une croissance durable depuis longtemps, et le modèle économique était déjà solide. Sur nos cinq investissements – en incluant une opération de build-up – nous avons systématiquement constaté une forte concurrence à l’achat. Cela démontre que la question de la liquidité est maîtrisable.

Estelle Merger-Lévis : Ce qui a été très intéressant dans notre levée – environ 300 millions d’euros en quelques mois – c’est la diversité des investisseurs. Bien sûr, nous avons des institutionnels, des acteurs parapublics, des assureurs, mais nous avons aussi été accompagnés par de nombreuses familles. Or les family offices recherchent habituellement des rendements élevés. En dette, nous visons des spreads de l’ordre de 5 à 7 %. Ce ne sont pas des rendements d’equity. Pourtant, ils ont répondu présents. Cela montre qu’il existe un véritable enjeu sociétal derrière ces décisions d’investissement. De même, sur l’épargne salariale, nous avons également constaté un phénomène intéressant. Parce que nous étions positionnés tôt sur la thématique défense, à une époque où elle n’était pas encore totalement acceptée, nous avons noué des relations fortes avec certains grands donneurs d’ordre qui nous ont pour quelques-uns d’entre eux accompagnés en investissant une partie de leur épargne salariale dans nos fonds.

Clément Aubouin : Dans le secteur de la base industrielle et technologique de défense (BITD), l’univers investissable est en fait relativement restreint. Sur environ 4 800 entreprises recensées par la direction générale de l’armement (DGA), seulement 1 000 à 1 200 figurent réellement dans notre scope d’investissement. Si nous construisions un fonds strictement exposé à la défense et sur un produit de dette, nous introduirions un risque de concentration trop important pour les investisseurs. C’est pour cette raison que nous avons intégré la défense dans un thème plus large que nous appelons la souveraineté. Cette souveraineté est polymorphe : elle inclut la défense, mais aussi l’agroalimentaire, le numérique, le digital et la réindustrialisation. Notre fonds a une vocation essentiellement nationale et s’inscrit dans la continuité d’un véhicule que nous avions déjà lancé, « Pro Action Rebond », avec un engagement clair d’investir majoritairement dans les territoires.

Emmanuel Walliser : épopée Gestion n’est pas positionnée à ce stade sur un fonds spécifiquement défense. C’est un sujet que nous étudions, mais nous n’avons pas aujourd’hui de véhicule dédié. En revanche, nous partageons l’idée que la souveraineté doit être entendue dans un sens plus large. Elle renvoie à l’autonomie énergétique, à l’organisation des territoires, à leur capacité à être viables et résilients sur le long terme. Notre approche vise à renforcer cette autonomie locale. Nous accompagnons des entreprises pour qu’elles puissent se développer sans nécessairement migrer vers la métropole régionale, puis vers l’Ile-de-France. Le schéma classique est celui d’une croissance qui conduit progressivement à une centralisation. Notre ambition, via les instruments financiers que nous déployons, est de permettre aux entreprises de rester ancrées sur leur territoire tout en grandissant. Cela participe à la création d’écosystèmes économiques équilibrés et durables à l’échelle nationale. Ce n’est pas uniquement une question de souveraineté au sens géopolitique ; c’est aussi une question d’aménagement économique du territoire et de pérennité des entreprises.

Magali Chessé : Dans cette logique de développement territorial et de proximité, nous travaillons avec les caisses régionales du Crédit Agricole. Elles sont historiquement très présentes dans les territoires, au contact direct des PME et des ETI, avec une connaissance fine des écosystèmes locaux. Elles disposent de fonds propres, investissent déjà via des structures de capital régional avec un réel succès. Nous avons donc voulu créer un fonds, Avenir & Territoires, pour co-investir à leurs côtés dans les PME françaises. L’objectif est clair : soutenir l’emploi, accompagner la transition énergétique, financer le digital et renforcer l’autonomie économique des territoires.

Estelle Merger-Lévis : Sur le versant dette, en dehors de la dette LBO, nous intervenons souvent là où les banques ne peuvent pas aller. Pour les caisses régionales, certaines opérations sont trop complexes ou trop structurées ; pour les BFI, elles sont trop petites. C’est là que des acteurs comme nous trouvent leur place : aux côtés des réseaux bancaires, en complémentarité, pour financer des PME et ETI sur des montants intermédiaires.

Estelle Merger-Lévis, directrice commerciale – clientèle institutionnelle de Sienna IM

"Certains investisseurs estimaient que la défense ne cochait pas les cases ESG. Nous avons donc élaboré un cadre exigeant, avec des clauses spécifiques sur la localisation de la production, les chaînes d’approvisionnement et l’exposition hors Europe."

Nommée en 2025 dans cette fonction, elle était auparavant directrice commerciale et membre du comité de direction d’Arkéa Investment Services, qu’elle avait rejoint en 2012 pour piloter le développement international ainsi que la clientèle institutionnelle et distribution de Federal Finance Gestion et de Schelcher Prince Gestion. Elle a débuté sa carrière en salles de marchés au sein de Crédit Agricole CIB, de la Caisse des Dépôts, de CDC IXIS et d’IXIS CIB, en France et à Londres, avant de devenir responsable de l’équipe de vente de produits structurés pour la zone Benelux chez Natixis CIB. Estelle est diplômée de l’ESTP Paris, titulaire d’un MSc de l’Université de Birmingham et d’un master en finance internationale de HEC Paris.

Données clés de Sienna IM

  • Effectifs dans la thématique de la souveraineté, de la défense et du financement du territoire : 5 gérants dette corporate et 4 analystes.
  • Encours dans la thématique : plus de 300 M€
  • Performance dans l’un des fonds phares : l’objectif de rentabilité brute de Sienna Héphaïstos est de 8 %
  • Philosophie d’investissement en quelques mots : le fonds de dette privée Sienna Héphaïstos soutient les PME et ETI intervenant sur le marché de la défense, dont les sous-traitants des grands groupes industriels de la BITD. Ils sont confrontés à d’importants besoins de financement afin d’accompagner la montée en cadence liée au réarmement de l’Europe. Ce fonds s’inscrit dans la démarche historique de Sienna IM de financement des entreprises du mid-market. Sienna IM apporte une source de financement sécurisé adaptée aux besoins spécifiques de ces PME et ETI, comme le renouvellement de leurs outils de production, l’accélération de la fabrication ou des projets de croissance externe ou organique ; il accompagne aussi des fonds de private equity désireux d’investir dans le secteur. Classé article 8 au sens du règlement SFDR, Sienna Héphaïstos intègre des mesures incitatives pour les emprunteurs liés à leurs actions axées sur le développement durable. Il ne soutient pas la production de matériels interdits par les traités internationaux signés par la France.

La notion de souveraineté doit-elle être étendue à l’Europe ?

Estelle Merger-Lévis : Oui, tout à fait. Prenons l’exemple de la biodiversité. Nous avons récemment financé le développement d’un verger en Espagne, qui produit notamment des amandes. Aujourd’hui, 80 % des amandes consommées en Europe proviennent de Californie. Produire en Europe, c’est aussi renforcer notre autonomie alimentaire. C’est une illustration très concrète de la souveraineté au sens large.

Maxence Kasper : Même si nos investissements ciblent principalement des PME françaises, des build-up en Europe sont envisageables. Cependant, le marché français est déjà très fragmenté ; pour des PME, la consolidation nationale constitue souvent la première étape logique. L’intégration d’une acquisition représente un moment structurant dans la vie d’une entreprise ; il est naturellement plus simple de la mener à proximité de sa base. Nous adoptons donc une approche prudente, en accord avec nos dirigeants, en accompagnant les entreprises pour progresser par étapes.

Emmanuel Walliser : Nous sommes également très franco-français dans notre positionnement, même si nous ne nous interdisons pas d’intervenir ailleurs. Notre enjeu, notamment avec notre fonds infrastructures, est d’accompagner le passage à l’échelle. Beaucoup d’entreprises ont bénéficié de subventions, de crédit impôt recherche (CIR), ont développé un prototype fonctionnel. Mais le véritable défi, c’est de passer du prototype au carnet de commandes structurant. Et c’est une étape que nous accompagnons avec nos fonds qui permettent ce passage à l’échelle industrielle.

Les gérants s’appuient sur des méthodologies différentes, celles-ci sont-elles aussi conditionnées au support d’investissement utilisé ?

Clément Aubouin : Les différentes expertises présentent dans le cadre de ce débat démontrent la complémentarité des approches. Pour les investisseurs institutionnels, la gestion du couple rendement/risque est structurante, notamment au regard des engagements vis-à-vis des assurés. La logique equity s’appuie sur une recherche d’optimisation du rendement en face d’un risque plus important. De notre côté, en dette privée, nous sommes sur une approche intermédiaire : un pilotage fin du couple rendement/risque, avec des positions seniors ou subordonnées, et une forte granularité. Dans nos fonds, une ligne représente généralement entre 3 % et 5 % maximum de l’actif total. De plus, les besoins d’une entreprise ne sont jamais linéaires, ils s’intègrent dans « un escalier ». Une entreprise a besoin successivement de dette senior, de mezzanine non dilutive, de capital, d’accompagnement stratégique… En 2010, en France, les banques finançaient plus de 70 % des PME. Nous nous situons aujourd’hui autour de 65 %. Aux Etats-Unis, cette situation est presque inversée ! Les contraintes réglementaires bancaires européennes ouvrent progressivement la porte à ces financements alternatifs et donc à l’émergence de la dette privée.

Magali Chessé, responsable des investissements actions, private equity et infrastructures, Crédit Agricole Assurances

"Il est possible de financer les territoires et la souveraineté avec toutes les classes d’actifs. Chacun possède sa propre dynamique et son propre couple rendement/risque. Nous parlons beaucoup de capital-investissement ou de dette privée, mais les actions cotées financent aussi l’économie réelle."

Magali Chessé a été directeur d’investissement chez Crédit Agricole Private Equity avant de rejoindre Crédit Agricole Assurances en 2007, en charge des investissements sur les classes d’actifs actions, private equity et infrastructures. Elle est titulaire d’un M2 éco-gestion (Paris Dauphine) et des certificats d’analyste financier (SFAF) et d’administrateur de sociétés (IFA/Sciences Po).

Données clés de Crédit Agricole Assurances

  • Encours sous gestion assurance vie : 373 Md€ au 31/12/2025
  • Allocation d’actifs dans les actifs réels par segments : 43 Md€ en actifs non cotés (private equity, infrastructures et immobilier non coté, en VM).
  • Philosophie d’investissement : Crédit Agricole Assurances investit régulièrement et de manière diversifiée dans une optique de rendement en accompagnant les entreprises dans leur développement sur leur territoire. La diversification a tout son sens tant qu’elle reste créatrice de valeur. L’ambition première demeure d’être performants pour servir un taux de participation aux bénéfices (PAB) attractif aux assurés, tout en investissant dans l’économie européenne.

Quels sont les rendements offerts sur les différentes stratégies ?

Clément Aubouin : Sur la dette senior, nous intervenons souvent en « parallel lending », aux côtés des banques, sur les tranches plus longues des financements, avec des rendements compris entre Euribor plus 4 % et 5 %. Nous complétons avec de la mezzanine ayant un objectif de rendement brut de 10 % à 13 %, mais avec forcément un peu plus de risque. Au global, cela donne des fonds avec un rendement brut compris entre 7 % et 9 % avant coût du risque et frais de gestions. Notre objectif est de maîtriser ce coût du risque. Nous vendons un rendement brut, mais la vraie performance réside dans notre capacité à rester dans le budget de risque prévu et présenté aux clients.

Maxence Kasper : En capital-investissement, nous nous situons sur un couple rendement/risque propre au LBO classique. Notre objectif est de viser 15 % à 20 %, ce qui correspond aux standards du marché. Par ailleurs, même si nous sommes spécialisés dans la défense, nous bénéficions d’une diversification intrinsèque car, comme mentionné précédemment, nos participations sont duales et présentes dans des secteurs très technologiques. Cette diversification sectorielle réduit mécaniquement le risque. Enfin, il est vrai qu’accompagner une PME n’est pas un processus linéaire. La gestion du risque passe aussi par la compréhension fine des besoins du dirigeant et par un accompagnement sur mesure.

Estelle Merger-Lévis : Ce qui ressort de ces débats, c’est qu’il n’existe pas une solution unique. L’intérêt est d’avoir un portefeuille diversifié, avec des gérants dont l’approche du risque est cohérente avec le rendement attendu. Sur la dette senior sécurisée, aujourd’hui, viser autour de 6 % de spread brut sur l’Euribor est déjà un bon niveau. Sur des stratégies plus spécifiques, comme le financement de créances fiscales type CIR, on est sur des durées courtes – souvent moins de 18 mois – avec des spreads plus modestes, mais un avantage majeur : la contrepartie est l’Etat. Ces produits consomment très peu, voire pas, de capital réglementaire. Pour des investisseurs comme les assureurs, la question du ratio de solvabilité est centrale. Le rendement ne peut pas être analysé indépendamment de la consommation en capital.

Emmanuel Walliser : Nous ne nous définissons pas par une classe d’actifs unique. épopée Gestion est une plateforme multi-solutions, avec des rendements en adéquation avec le profil de risque de chaque sous-jacent et de l’instrument au travers duquel nous intervenons, qui est principalement de l’investissement en equity. Nous faisons de l’immobilier, avec des rendements « high single digit ». Nous intervenons en venture et en private equity avec des attentes de rendement à deux chiffres. L’infrastructure se situe entre les deux, avec un objectif de TRI net de frais et de carried pour nos investisseurs compris entre 12 % et 15 %.

Magali Chessé : Il est possible de financer les territoires et la souveraineté avec toutes les classes d’actifs. Chacune possède sa propre dynamique et son propre couple rendement/risque. Nous parlons beaucoup de capital-investissement ou de dette privée, mais les actions cotées financent aussi l’économie réelle. Ces dernières années ont été plus complexes pour les actifs non cotés. La hausse des taux a impacté l’immobilier et l’infrastructure. Nous avions constitué des portefeuilles dans un environnement de taux bas ; il a fallu accompagner les participations. En private equity, les multiples se sont ajustés. Cela recrée de la dynamique. Les transactions reprennent, les acheteurs et les vendeurs se retrouvent. Nous voyons également en infrastructure des situations plus négociées, ce qui permet des discussions plus équilibrées. Il y a eu un ralentissement clair sur le non coté : moins d’IPO, davantage de fonds de continuation… Les distributions ont diminué alors même que la décollecte liée à la hausse des taux réduisait nos flux entrants. Mais ce sont des cycles longs. Le non coté ne se gère pas en market timing. Les sorties interviendront dans cinq à dix ans ; nul ne sait dans quel environnement de marché. Depuis 2005, nous investissons de manière régulière, millésime après millésime. C’est la seule stratégie pertinente sur des classes d’actifs aussi longues.

La dette privée n’a-t-elle pas moins souffert que les autres segments du non-coté ?

Clément Aubouin : Il y a eu un appel d’air massif sur la dette privée à partir de 2010-2012. A la sortie de la crise financière, le législateur a ouvert le cadre réglementaire. Pendant 10 ans, cela a soutenu toute la place. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de maturité de la classe d’actifs : nous possédons 10 ans de recul, nous pouvons analyser les performances, regarder comment les portefeuilles ont traversé les cycles, distinguer les bonnes stratégies des moins bonnes. Il faut aussi rappeler que la dette privée est un patchwork : unitranche, mezzanine, « parallel lending », financement sponsorisé ou flex equity, etc. Les profils de risque et de rendement sont très différents. Les levées de fonds varient donc fortement selon les segments. Mais quoi qu’il en soit le marché se normalise, ce qui est sain.

Estelle Merger-Lévis : Il y a aussi eu un contexte de taux extrêmement bas. Les investisseurs acceptaient l’illiquidité en échange d’un simple « pick-up » de rendement. Quand les taux ont remonté brutalement en 2022, les institutionnels ont trouvé dans les obligations d’Etat des rendements attractifs avec une consommation en capital quasi nulle. Cela a provoqué un ralentissement des levées. Aujourd’hui, nous revenons à une analyse plus fine : les track records comptent davantage, la qualité des équipes aussi. C’est un métier de conviction et de personnes.

Emmanuel Walliser, gérant chez épopée Gestion

"La souveraineté doit être entendue dans un sens plus large. Elle renvoie à l’autonomie énergétique, à l’organisation des territoires, à leur capacité à être viables et résilients sur le long terme. Notre approche vise à renforcer cette autonomie locale."

Emmanuel Walliser pilote le développement des activités d’infrastructures et de climat chez épopée Gestion, et participe à l’élaboration des orientations stratégiques du fonds épopée Infra Climat I. Dédié à la décarbonation des infrastructures dans les territoires, ce fonds met l’accent sur les énergies et mobilités durables ainsi que sur les infrastructures maritimes. Son expertise dans le secteur et son approche collaborative, intégrant des acteurs publics et privés, permettent à Emmanuel Walliser de structurer des solutions concrètes pour répondre aux impératifs de transition écologique et de développement territorial durable. Pendant 12 ans, Emmanuel Walliser a géré un portefeuille de projets d’infrastructures de transport et d’énergies renouvelables en Europe en tant que directeur d’investissement senior chez Meridiam. Il a débuté sa carrière en Asie (Vietnam et Singapour) au sein des activités grandes entreprises et des financements structurés en aéronautique du Crédit Lyonnais. Il a rejoint épopée Gestion en juin 2022.

Données clés d’épopée Gestion

  • Encours totaux : 820 M€ dont 180 M€ en infrastructures.
  • Effectifs totaux : 45 collaborateurs dont 6 spécialisés dans les infrastructures.
  • Philosophie d’investissement : épopée Gestion est un acteur clé de l’investissement territorial qui allie performance économique et impact écologique et sociétal. La société de gestion a été fondée en 2020 par Ronan Le Moal et Charles Cabillic. Elle accompagne start-up, PME et ETI dans leur croissance, en misant sur des modèles durables et résilients. Son approche multi-solutions couvre quatre axes stratégiques : capital-innovation, capital-développement, immobilier d’entreprise durable et infrastructures bas carbone. En 2025, épopée Gestion a élargi son offre au grand public via des fonds accessibles en assurance-vie, renforçant ainsi son ancrage territorial et son engagement pour une économie responsable.

Comment intégrer l’analyse ESG à ces thématiques ?

Maxence Kasper : Nous avons toujours été convaincus qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre ESG et défense, contrairement à ce qui avait pu être avancé au lancement de notre initiative. De plus, comme je l’évoquais, la défense est l’un des secteurs les plus régulés en France. Autre point saillant : notre stratégie est classée article 8 selon le règlement SFDR, et nous appliquons les processus ESG classiques, incluant une due diligence environnementale, sociale et de gouvernance sur toutes nos cibles. Nous complétons également ces évaluations par des audits de compliance spécifiques, notamment sur les questions d’exportation. Enfin, pour l’anecdote, dans la mythologie grecque Eiréné, qui est la fille de Zeus et de Thémis, incarne la paix. Nous sommes intimement convaincus que sans paix il ne peut y avoir de véritable démarche ESG.

Magali Chessé : Nous avons accéléré très fortement sur l’intégration de l’analyse ESG ces dernières années. Nous disposons désormais d’un scoring interne sur nos investissements en direct, notés sur les piliers E, S et G. Nous avons également défini des engagements de décarbonation. Crédit Agricole Assurances est l’un des plus grands investisseurs institutionnels en énergies renouvelables, avec plus de 5 milliards d’euros investis, représentant environ 17,3 GW de capacité installée à 100 % en Europe. Nous investissons aux côtés de grands acteurs comme Engie, TotalEnergies, Repsol…, mais aussi dans des projets plus locaux, y compris des barrages hydroélectriques au Portugal. Nous avons une équipe dédiée à l’extra-financier qui challenge les équipes d’investissement. Nous travaillons sur nos politiques de vote, d’engagement et restons engagés dans l’ initiative net zéro. Nous investissons également dans la biodiversité, notamment via des fonds de place. C’est un sujet encore plus complexe que la défense à appréhender, car il est plus diffus, mais il est structurant.

Emmanuel Walliser : Nous avons intégré dans notre approche une dimension supplémentaire que nous appelons ESG-T, avec un « T » pour territoire. Pour nous, le territoire est la bonne maille d’impact ESG. Transformer localement des déchets en énergie, par exemple, a un effet environnemental et économique immédiat. Nous partons d’enjeux locaux très concrets et cherchons à apporter des solutions réplicables. Cette dimension territoriale est au cœur de notre modèle et complète les trois piliers traditionnels de l’ESG.

Clément Aubouin : Nous ne pouvons plus opposer défense, souveraineté et ESG. Cela fait plus de 10 ans que ces sujets ont infusé dans la gestion d’actifs. Les entreprises qui jouent contre leur écosystème sur le long terme finissent par perdre. Les PME ont souvent besoin d’accompagnement pour formaliser leurs pratiques ESG. C’est le rôle des investisseurs. L’ESG n’est plus une mode, c’est une lame de fond. Elle structure désormais la manière dont nous gérons les portefeuilles. Nos fonds sont classés article 8 au sens de la réglementation Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), nous intégrons des caractéristiques environnementales et/ou sociales en tenant compte des critères d’ancrage territorial. L’ESG est devenu une composante intrinsèque de la gestion.

Estelle Merger-Lévis : Chez Sienna IM, l’ESG est au cœur du modèle. Aucun fonds n’est lancé sans intégration ESG dès l’origine. Nous adoptons une approche pragmatique : accompagnement des entreprises, intégration de KPI extra-financiers dans les contrats de financement. Nos fonds dédiés à la biodiversité, la transition énergétique, l’impact social sont classés article 9. Même notre fonds dédié au financement de la défense intègre des exigences ESG renforcées, notamment sur les chaînes d’approvisionnement et les zones d’exportation. Sur la partie cotée, la majorité de nos fonds est au minimum article 8, et plusieurs article 9, dont notre fonds Actions Souveraineté lancé l’été dernier. Pour nous, l’ESG n’est pas cosmétique. C’est un élément structurant de l’ADN de la maison.

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