Métier

Traders d’entreprise : les places sont rares !

Publié le 13 janvier 2026 à 8h00

Anne del Pozo    Temps de lecture 9 minutes

Les traders d’entreprise sont très peu nombreux mais deviennent indispensables pour les groupes opérant à l’international, impactés par les risques de taux, de change ou de matière première. Leur mission consiste alors avant tout à piloter les politiques de couverture de ces risques.

Le trading n’est pas l’exclusivité des banques, sociétés de bourse ou salles de courtage. La profession peut également s’exercer en entreprise, même si les postes en la matière restent rares. Les traders d’entreprise (ou opérateurs de salles de marché en entreprise) sont en effet essentiellement recrutés par des entreprises du CAC 40, voire du SBF 120, dont les activités de couverture des risques de change, de matières premières et de placement sont centralisées au sein de la maison mère. Certaines de ces grandes entreprises disposent même de réelles salles de marché. « Ces entreprises peuvent alors avoir trois à quatre personnes travaillant à temps plein dans leur salle de marché », précise Philippe Berneur, groupe financing and treasury director d’une entreprise du SBF 120 et président de la commission financements de l’AFTE.

Cependant la plupart du temps, ces équipes sont intégrées au sein d’autres activités de la direction financière et notamment de la trésorerie. Il s’agit alors pour les opérateurs d’une mission parmi d’autres. « Nos opérateurs de salle de marché s’occupent également du financement et des placements », poursuit Philippe Berneur. En France, les traders d’entreprise spécialisés sur les couvertures de risques financiers sont ainsi peu nombreux (quelques dizaines). Les cabinets de recrutement spécialisés dans la finance reconnaissent d’ailleurs unanimement recevoir très peu de demandes pour ces profils. « Les recrutements se font donc à la marge, généralement sur des postes en commodities, précise Mikael Deiller, executive director chez Mikael Page. Nous sommes sur un marché avec peu de profils expérimentés (en comparaison à d’autres professions) et d’acteurs. Il s’agit d’un petit monde où tous les professionnels du marché se connaissent. »

Alors que les candidats et cette expertise se font rares, certaines entreprises font d’ailleurs le choix d’externaliser tout ou partie de cette activité, auprès d’établissements spécialisés sur le sujet, ou de spécialistes indépendants. « L’accompagnement dans la structuration de la gestion du pricing fait partie des différentes missions que je réalise pour le compte des entreprises, témoigne ainsi Nicolas Violot, gérant, Lynkstone Advisory. Dans le cadre de cette activité, je suis notamment amené à surveiller et à prodiguer des conseils en matière de prix d’achat des matières premières nécessaires à la production des entreprises que j’accompagne. Mon rôle consiste aussi à aider les entreprises à mettre en place des équipes en interne capables de piloter ce risque et d’anticiper les évolutions de prix des matières premières. »

85 % de l’activité de notre salle de marché se concentre donc sur l’évolution des taux de change, en particulier euro/dollar, et ce plutôt dans une dynamique long terme.

«Nous avons pour vocation de gérer et d’adapter l’exposition aux risques de matières premières, de change et/ou de taux de notre entreprise en fonction des aléas du marché.»

Jonathan Galbrun head of financial market et front office ,  Safran

Des missions qui diffèrent selon l’activité de l’entreprise

Contrairement aux traditionnels traders d’établissements financiers ou de sociétés de bourse, les traders en entreprise n’ont pas pour objectif de faire de la spéculation, mais plutôt d’identifier les risques auxquels leur entreprise est exposée, et de les couvrir. L’étendue de leurs missions dépend alors de l’activité de l’entreprise. Certaines sont par exemple plus sensibles à l’évolution du cours des matières premières. « C’est notamment le cas pour les compagnies aériennes, grandes consommatrices de kérosène, ou bien d’industries lourdes fortement consommatrices de gaz naturel ou de dérivés du pétrole », précise Philippe Berneur. D’autres, comme LVMH ou Safran ont davantage besoin de suivre l’évolution des taux de change. « Chez Safran, les cycles d’exploitation, en production ou maintenance, s’étalent sur plusieurs années, explique Jonathan Galbrun, head of financial market et front office chez Safran, co-président de la commission placements au sein de l’AFTE. D’autre part, nous évoluons sur un marché fortement concurrentiel, occupé notamment par des compétiteurs américains qui n’ont pas nos problématiques de change euro/dollar. Nous avons une exposition annuelle nette de 14 milliards de dollars par an. 85 % de l’activité de notre salle de marché se concentre donc sur l’évolution des taux de change, en particulier euro/dollar, et ce plutôt dans une dynamique long terme. » En dépit de sa forte activité à l’export, LVMH a pour sa part des cycles d’exploitation plus courts que Safran, et opère dans différentes devises. « Son exposition au risque de change est donc également importante, mais s’inscrit dans une temporalité plus courte sur laquelle vont davantage se concentrer ses opérateurs de salle de marché », précise Jonathan Galbrun. Les traders d’entreprise peuvent également travailler sur la couverture des risques de taux d’intérêt. « 15 % de notre activité s’articule autour de la gestion des placements et de la dette, qui s’élèvent à 4 à 6 milliards d’euros », poursuit ainsi Jonathan Galbrun.

Au quotidien, ils gèrent et adaptent ainsi l’exposition aux risques de matières premières, de change et/ou de taux de leur organisation en fonction des aléas du marché. « Les trésoreries et salles de marché ont vocation à proposer des politiques de couverture de taux ou de change au management, qui décide ensuite de la stratégie qui sera mise en place, explique Philippe Berneur. Les équipes trésorerie doivent à cet effet savoir faire preuve de pédagogie et interagir avec les différentes parties prenantes pour expliquer la stratégie proposée en matière de couverture des risques. » Il revient également aux traders d’entreprise de suivre et d’anticiper les possibles évolutions de taux ou de change qui peuvent impacter leur entreprise. Ils réalisent généralement ainsi des revues régulières sur ces sujets qui peuvent les amener à faire évoluer la politique de couverture des risques mise en place. Cette évolution peut aussi dépendre de l’évolution de l’appétence aux risques du management de l’entreprise dans le temps. Ces opérateurs de salle de marché suivent aussi les flux de trésorerie de l’entreprise ainsi que ses besoins en cash et en financement pour adapter en conséquence les politiques de gestion des risques. « Nous veillons également à diversifier nos placements ou à faire preuve d’innovation en la matière pour limiter notre exposition aux risques de taux », ajoute Jonathan Galbrun. Les responsables de salle de marché d’entreprise peuvent également être chargés de mettre en place une organisation et des outils pour piloter la politique de gestion des couvertures de risques mise en place. « La mise en place de ces outils permet notamment de surveiller les positions par échéance et par produit ainsi que leurs valorisations, mais aussi de pouvoir anticiper au mieux des appels de marge (impactant directement le FCF) pour les produits traités sur les marchés à terme », précise ainsi Nicolas Violot.

Des experts en garanties bancaires et produits dérivés

Les profils des traders d’entreprises sont aussi diversifiés que leurs missions. Souvent, les compétences recherchées diffèrent en fonction de la taille de l’entreprise, de son secteur d’activité, de son implantation géographique ou encore de sa politique en termes de gestion des risques et des financements. « Des entreprises comme LVMH ou Safran cherchent plutôt des experts sur les instruments financiers sophistiqués, alors que d’autres vont chercher des profils corporate finance qui se focaliseront davantage sur l’émission de dette que sur le risque de change », précise Jonathan Galbrun. En dépit de ces spécificités, tous les traders d’entreprise doivent néanmoins comprendre ce que les banques proposent en termes de garanties, les notions abordées en salles de marché (telles que les swaps ou les contrats forward), les risques auxquels leur entreprise est exposée ou encore les normes comptables propres aux produits dérivés. Ils doivent également être en capacité de prendre des positions pour sécuriser les opérations financières et l’activité de l’entreprise. « Souvent, les opérateurs de salle de marché apprennent durant leurs études certains schémas de modélisation de gestion de marché, indique Nicolas Violot. Cependant, pour gérer une équipe qui contrôle les positions de trading de l’entreprise et les reportings, il est également indispensable d’avoir une culture et une connaissance des commodities et une expérience solide. Il faut être curieux. Le trading en soi, c’est simple. Ce qui est compliqué, c’est de savoir se couvrir ou se retirer au bon moment. » Il faut à cet effet être en permanence en veille sur ce qui se passe sur les marchés et savoir se challenger sur les positions prises.

Un métier tremplin

Généralement diplômés d’un master 2 en finance d’entreprise, en banque d’investissement et de marché, ou encore d’école d’ingénieur, les traders d’entreprise ont souvent fait leurs premières armes en banque. « Le marché est cependant très étroit, et il est rare de faire carrière dans ce métier en entreprise », constate Philippe Berneur. Très vite, les responsables de salles de marché en entreprise évoluent généralement vers des postes au sein des directions financières des entreprises ; M&A, contrôle de gestion, directeur financier de filiale, ou des évolutions dans d’autres fonctions au sein de la trésorerie, voire au poste de directeur de la trésorerie. Pourtant, les salaires sont attractifs, à partir de 50 k€ pour les opérateurs de salle de marché junior, jusqu’à plus de 100 k€ annuels pour les plus expérimentés.

L'info financière en continu

Chargement en cours...

Dans la même rubrique

Secteur financier : l’IA bouscule l’entrée des juniors dans la vie active

Les stagiaires, alternants et jeunes diplômés vont voir leur rôle redéfini dans les entreprises du...

Rémunération : dans un contexte incertain, les très hauts profils se distinguent

Alors que le marché de l’emploi des cadres se dégrade, la situation reste plutôt favorable pour les...

Reconversion : des financiers bien outillés pour changer de vie

Comme beaucoup d'actifs, qui considèrent la reconversion comme une étape normale de la vie...

Voir plus

Chargement en cours...

Chargement…