Défense, cybersécurité, indépendance énergétique et alimentaire… autant d’enjeux de souveraineté qui dessinent le monde de demain. La pandémie mondiale puis la guerre en Ukraine ont amené l’Europe et les Etats à repenser notre modèle économique pour garantir plus d’autonomie, et, depuis plusieurs mois, les annonces se succèdent aussi bien au niveau européen qu’au sein des Etats pour redéfinir les orientations stratégiques et chiffrer les besoins d’investissements, notamment en matière de défense. Reste l’épineuse question du financement de ces investissements et du rôle des investisseurs institutionnels et privés.
- Les enjeux liés à la souveraineté européenne et à la défense sont devenus cruciaux. Pourquoi ces réflexions et les annonces des Etats ou de l’Union européenne qui en découlent ?
- L’ambition d’acquérir plus d’autonomie dans certains secteurs économiques remonte à quatre ans, voire plus. En est-on encore au stade du constat ou perçoit-on déjà des avancées ?
- Défense, agriculture, énergie… Quels autres secteurs recouvre cette thématique de la souveraineté européenne ? Comment la concevez-vous ?
- Quels sont les risques qui entourent cette thématique : des revirements politiques ou budgétaires, des entreprises dans l’incapacité d’adapter les cadences de production, un manque de capitaux privés, etc. ?
- Constatez-vous désormais un intérêt plus marqué des clients, institutionnels ou privés, pour ce thème ?
- Patriotisme et souveraineté européenne sont-ils conciliables ?
- Les produits lancés sur ces thématiques de souveraineté et de défense sont bien investis uniquement dans des entreprises européennes ?
- Ce large univers d’investissement permettra-t-il d’éviter l’écueil de la gestion thématique ces dernières années. Ne risque-t-on pas, par ailleurs, de vouloir y mettre toute la cote, à quelques exceptions près ?
- Pour s’exposer à la thématique souveraineté, est-il préférable de choisir des fonds cotés multithématiques ? Et pour une meilleure exposition au marché de la défense plutôt des fonds non cotés ? Faut-il mixer coté et non coté ?
- Que pensez-vous des ETF investis dans le secteur de la défense, qui ont beaucoup collecté ?
- Cette mégatendance adresse des enjeux de long terme. Comment susciter l’adhésion des investisseurs sur la durée également ?
- Au-delà de la clientèle française, constatez-vous le même intérêt de clients européens, voire internationaux, pour ces fonds investis uniquement dans des entreprises européennes ?
Les intervenants :
- Christophe Hautin, gérant actions européennes, AllianzGI
- Lionel Mestre, associé et directeur général du fonds Eiréné, Weinberg Capital Partners
- Timothée Malphettes, gérant du fonds Sienna Actions Euro Souveraineté, Sienna IM
- Raphaël Thuin, directeur des stratégies de marchés de capitaux, Tikehau Capital
- Louis Albert, directeur des gestions actions, Auris Gestion
- Xavier Chapon, directeur de gestion cotée et dette privée, Arkéa AM
- Damien Mariette, gérant thématique senior, CPRAM
Photos © Véronique Taupin
Les enjeux liés à la souveraineté européenne et à la défense sont devenus cruciaux. Pourquoi ces réflexions et les annonces des Etats ou de l’Union européenne qui en découlent ?
Damien Mariette - La réflexion est plus ancienne qu’on ne le pense, mais la prise de conscience s’est accélérée pendant la pandémie et notamment au moment de la réouverture des économies. Réouverture qui s’est faite de façon désynchronisée, lente et tardive pour certains pays, notamment la Chine, ce qui a montré l’importance de sa place dans la chaîne de distribution et les ruptures majeures que cela pouvait engendrer dans l’approvisionnement de biens finis ou semi-finis. La pandémie a mis en lumière des effets pervers liés à la mondialisation tels que la perte d’indépendance dans de nombreux domaines industriels. Peu visible jusqu’à la pandémie, cette réalité s’est accentuée par la suite à cause des tensions géopolitiques et notamment celle de l’administration Trump. On constate qu’il y a beaucoup plus de pression de la part de nombreux Etats qui entrent dans des négociations bilatérales plus brutales et une situation géopolitique tendue. La dépendance de l’Europe à certaines zones géographiques au travers de matières premières et terres rares est devenue flagrante. Nous avons tous en tête la crise énergétique provoquée par l’arrêt d’acheminement du gaz russe, mais il y a aussi des sujets liés notamment à certaines terres rares indispensables pour les semi-conducteurs…
L’Europe, dont les sous-sols géologiques sont assez pauvres, est devenue dépendante de puissances extérieures pour tout un ensemble de biens et services ainsi que de matières premières. Et les crises récentes ont montré à quel point ces dépendances pouvaient mettre à mal nos économies et étaient potentiellement dangereuses.