Depuis l’entrée en vigueur de la directive européenne MiFID II en 2018, les métiers de l’analyse financière se sont profondément transformés. Tandis que les analystes sell-side développaient un modèle de recherche sponsorisée, de plus en plus de sociétés de gestion ont choisi d’internaliser l’analyse financière, ce qui conduit à l’essor des analystes buy-side.
« Une crise existentielle pour les métiers de l’intermédiation », c’est ainsi que Pierre-Yves Gauthier, PDG du bureau d’étude Alphavalue, qualifie l’arrivée de MiFID II. Depuis son entrée en vigueur en janvier 2018, cette directive européenne impose aux analystes financiers sell-side – c’est-à-dire les courtiers (brokers) et intermédiaires qui produisent des analyses financières côté vendeur – de dissocier dans leurs commissions la part versée pour exécuter un ordre et celle destinée au financement de la recherche financière dans un but de transparence des prix et de suppression des conflits d’intérêts. « Suite à l’entrée en vigueur de la directive MiFID II, les gestionnaires de capitaux sont devenus très prudents sur leurs dépenses en frais de recherche et l’industrie de la recherche financière est passée d’une grande richesse collective à la pauvreté absolue, déplore Pierre-Yves Gauthier. Depuis 2018, le budget alloué aux brokers pour la recherche financière dans les marchés secondaires a ainsi été divisé par cinq. »
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Les revenus de la recherche ayant fondu après MiFID II, les analystes sell-side se sont réorientés vers un modèle de recherche dite « sponsorisée ». « Les analystes sell-side pouvaient difficilement maintenir le large dispositif de recherche dont ils disposaient auparavant pour couvrir les petites et moyennes valeurs notamment, développe Jean-François Delcaire, gérant et analyste financier chez HMG Finance. C’est pourquoi, à défaut de trouver assez de clients sur les marchés secondaires pour financer la recherche, ils se sont tournés vers les émetteurs capables de les rémunérer dans le cadre d’une recherche dite sponsorisée. » Un moindre mal selon certains puisqu’ainsi la recherche subsiste, mais le suivi proposé se limite aux sociétés qui peuvent payer 10 000 à 20 000 euros pour une analyse financière annuelle. En outre, ce système soulève des inquiétudes légitimes sur l’indépendance et la liberté de ce type de recherche. Pour y remédier, la place de Paris a instauré en 2022 une charte de bonnes pratiques encadrant la recherche sponsorisée (voir encadré).
«L’analyse financière se pratique aujourd’hui souvent en parallèle avec d’autres métiers.»
Un profil de plus en plus diversifié
Dans ces conditions, les brokers ont réduit leurs effectifs et les profils d’analystes sell-side (côté vendeur) sont devenus plus rares, une majorité de la profession se réorientant vers l’analyse buy-side (côté acheteur). « MiFID II a visiblement réduit les effectifs des brokers, tandis que beaucoup de sociétés de gestion ont internalisé leur analyse financière, analyse Jean-François Delcaire. Si certaines sociétés de gestion ont recruté des analystes financiers pour aider leurs gérants, d’autres ont embauché des professionnels avec la double casquette. C’est mon cas, puisque je suis à la fois analyste diplômé et gérant du fonds HMG Découvertes. Et je suis un bon exemple de la nécessité pour les gestionnaires d’actifs d’internaliser une partie de la recherche. En effet, certaines des valeurs sur lesquelles je travaille sont tellement petites que ni l’émetteur ni aucun broker n’ont jugé utile d’assurer un suivi. » Depuis MiFID II, l’essor du buy-side se reflète dans la composition des effectifs de la profession.
Sans surprise, les analystes buy-side sont en effet majoritaires en 2025 parmi les 1 200 membres de la Société française des analystes financiers (SFAF). « Un tiers de nos adhérents sont aussi des gérants (buy-side) tandis qu’un quart seulement sont analystes sell-side (travaillant pour une banque ou un courtier lié à une banque, ou indépendants), précise Florence Priouret, présidente de la SFAF. Cette répartition illustre bien l’impact de MiFID II ! Si je devais dresser un portrait-robot de l’analyste sell-side d’aujourd’hui, je dirais qu’il a rajeuni et qu’il quitte assez rapidement l’univers de la recherche pure, les bureaux d’analyse des grandes banques ayant fortement réduit leurs effectifs depuis MiFID II. L’analyse financière se pratique aujourd’hui souvent en parallèle avec d’autres métiers : gérant de fonds, conseiller en investissement financier (CIF), banquier d’affaires, investisseur ou encore en interne au sein des directions financières d’entreprise. »
«L’ESG fait désormais partie des informations indispensables pour fixer le prix d’une valeur.»
Un avenir modelé par l’extra-financier
Ainsi, il n’est pas rare qu’un jeune apprenne le métier côté sell-side pendant cinq à dix ans avant de se réorienter vers le secteur buy-side. « La carrière d’analyste reste attractive pour les jeunes profils parce qu’elle permet de découvrir tous les mécanismes de marché liés à l’equity, souligne Pierre-Yves Gauthier. En outre, la formation est tellement riche que les professionnels se réorientent sans problème. » Dans les années à venir, le métier d’analyste va s’orienter vers une hyperspécialisation sectorielle, estime la SFAF. « Nous constatons une demande croissante d’analyses ultra-pointues avec des données de plus en plus abondantes et spécifiques, que le développement de l’intelligence artificielle (IA) permet de traiter de plus en plus vite », reconnaît Florence Priouret. L'impact économique des tensions géopolitiques internationales (guerre en Ukraine, droits de douane aux Etats-Unis, etc.) comme les données extra-financières, constituent à ce titre autant d'indicateurs qui doivent désormais être pris en compte dans l'analyse financière, et au-delà dans l’évaluation des modèles économiques des entreprises.
Toutefois, dans le domaine extra-financier, en dépit de la mise en œuvre progressive de normes européennes comme la CSRD, les analystes européens continuent de se tourner massivement vers des fournisseurs de données externes (principalement américains) comme MSCI ou Sustainalytics. L’internalisation de l’analyse extra-financière chez les acteurs français de l’analyse reste ainsi très partielle. « Il n’y a pas beaucoup de brokers ou d’intermédiaires financiers qui ont développé une expertise spécialisée dans l’extra-financier », pointe Jean-François Delcaire. Pourtant, il s’agit d’une étape indispensable dans le processus d'évaluation du cours de l'entreprise auquel s’attelle l’analyste financier. « Les données extra-financières représentent aujourd’hui entre un tiers et un quart du travail de nos analystes, constate Pierre-Yves Gauthier. Chez Alphavalue, nous considérons l’ESG comme partie intégrante du modèle d’affaires d’un émetteur. L’ESG fait désormais partie des informations indispensables pour fixer le prix d’une valeur. » L’avenir du métier s'ouvre ainsi sur tout un éventail de possibilités.
En 2022, la recherche sponsorisée concernait déjà un tiers des sociétés cotées sur la place de Paris. Cette année-là, les associations de la place financière de Paris (à savoir l’AFG, l’AMAFI et la SFAF) ont signé une charte de bonnes pratiques pour encadrer la recherche sponsorisée, établie en concertation avec l’Autorité des marchés financiers (AMF). « Cette charte prévoit des clauses qui permettent de protéger la recherche sponsorisée afin qu’elle ne soit pas trop soumise au bon vouloir de l’émetteur, explique Jean-François Delcaire, gérant et analyste financier chez HMG Finance. Cette charte doit favoriser la mise en place d’un contrat-type professionnel et encadrer des éléments sensibles comme la durée du contrat, les modalités de paiement et un certain nombre d’engagements déontologiques. » Ainsi, la charte stipule que le fournisseur de recherche doit diffuser publiquement et gratuitement la recherche quand celle-ci est payée à 100 % par l’émetteur (engagement 1) mais que la diffusion peut être réservée dans le cas où plusieurs investisseurs payeraient la recherche aux côtés de l’émetteur, selon les modalités du contrat. Par ailleurs, afin d’éviter d’éventuelles pressions économiques, les contrats de recherche sponsorisée doivent s’étendre sur une période minimale de 24 mois, avec une période de renouvellement tacite d’au moins 12 mois (engagement 8). En outre, l’émetteur doit régler 50 % de la rémunération annuelle prévue dès la signature du contrat (engagement 12).